Isidore Ducasse: poésie commentée

A PLUS HAULT SENS

l’énigme procède de qq qui sait

Claude Gaignebé (commentaire du Tiers Livre [Livre de l’énigme])

Note de l’éditeur

Le texte intégral de Poésies I est donné ici comme une préface ; il peut s’abstenir de commentaires. Tenues pour un texte difficile [voire « absurde » par une douzaine de lecteurs pressés àSOTTISIER], les Poésies II, en revanche, tant par la fragmentation des énoncés que le mode de production de beaucoup d’entre eux, sont dérivées suivant des transformations syntaxiques, lexicales ou autres à partir de maximes préexistantes (les plus importants fournisseurs de ces prétextes étant Pascal et Vauvenargues : quel­que 20% chacun). Ces transformations paraissent de nature expérimentale, et le modèle de l’expérience peut nous retenir davantage que leur résultat.

Cette obscurité relative peut être amendée de deux façons : soit en rassemblant le texte (considéré comme un miroir brisé) suivant la norme classique de continuité ; soit en développant (conformément à la prescription de l’auteur) les maximes jugées trop concises. Les deux méthodes donnent de bons résultats, et l’ensemble du texte paraît au total d’une logique bien plus tenue qu’on ne s’y serait attendu à ne considérer que sa méthode, inhabituelle, de production, ou les critiques plaintives de quelques lectrices hâtives.

La numérotation introduite ici dans Poésies II  porte à marquer, dans un souci de clarté, plusieurs alinéas certaines maximes un peu longues. Tout ce qui figure ici sous un numéro donné correspond, dans l’édition de 1870, à un texte d’un seul tenant. Exceptionnellement, sont soudés en un seul paragraphe les numéros 143 et 144.

Cette édition étant explicative, qu’on ne s’étonne pas de voir le texte de certaines maximes subir de légères modifications de forme. Les maximes ainsi modifiées sont signalées d’une astérisque *. Les coquilles et cuirs de l’originale sont amendées sans signal.

 

– I –

Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.

Les premiers principes doivent être hors de discussion.

J’accepte Euripide et Sophocle ; mais je n’accepte pas Eschyle.

Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais goût envers le créateur.

Repoussez l’incrédulité. Vous me ferez plaisir.

Il n’existe pas deux genres de poésies. Il n’en est qu’une.

Il existe une convention peu tacite entre l’auteur et le lecteur, par laquelle le premier s’intitule malade, et accepte le second comme garde-malade. C’est le poète qui console l’humanité ! Les rôles sont intervertis arbitrairement.

Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.

Je ne laisserai pas des Mémoires.

La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile.

Ce n’est qu’en admettant la nuit qu’on est parvenu à la faire passer moralement. Ô Nuits d’Young! Vous m’avez causé beaucoup de migraines!

On ne rêve que lorsque l’on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées, il n’y a qu’un pas.

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renverse­ments, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inat­tendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfante­ments pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque par­lant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodi­siaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédé­raste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la déso­lation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspec­tives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.

Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris dans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l’égoïsme et l’amour-propre.

Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l’équilibre de toutes les facultés. Villemain est trente-quatre fois plus intelligent qu’Eugène Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du Dictionnaire de l’Académie verra la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes. La conclusion morale est absente. Décrire les passions n’est rien ; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère. Nous n’y tenons pas. Les décrire, pour les soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est autre chose. Celui qui s’abstiendra de faire la première chose, tout en restant capable d’admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, surpasse, de toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui fait la première. Par cela seul qu’un professeur de seconde se dit : « Quand on me donnerait tous les trésors de l’univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac et d’Alexandre Dumas », par cela seul, il est plus intelligent qu’Alexandre Dumas et Balzac. Par cela seul qu’un élève de troisième s’est pénétré qu’il ne faut pas chanter les difformités physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus capable, plus intelligent que Victor Hugo, s’il n’avait fait que des romans, des drames et des lettres.

Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de distribution des prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c’est que la morale. Elle ne transige pas. S’il le faisait, il devrait auparavant biffer d’un trait de plume tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, en commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d’hommes compétents :

[MPh : Mettez en présence d’un de ces événements qui honorent l’humanité, une assem­blée composée des éléments les plus divers …]

je soutiens qu’un bon élève de seconde est plus fort que lui dans n’importe quoi, même dans la sale question des courtisanes.

Les chefs-d’œuvre de la langue française sont les discours de distribution pour les lycées, et les discours académiques. En effet, l’instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages eux-mêmes. – Naturellement!

Les meilleurs auteurs de romans et de drames déna­tureraient à la longue la fameuse idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du juste, ne retenaient les générations jeunes et vieilles dans la voie de l’honnêteté et du travail.

En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde. Oui, je veux proclamer le beau sur une lyre d’or, défalcation faite des tristesses goitreuses et des fiertés stupides qui décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce siècle. C’est avec les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n’ont pas leur motif d’être. Le jugement, une fois entré dans l’efflorescence de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d’une pitié mal placée, comme un procureur général, fatidiquement, les condamne.

Il faut veiller sans relâche sur les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je méprise et j’exècre l’orgueil, et les voluptés infâmes d’une ironie, faite éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée.

Quelques caractères, excessivement intelligents, il n’y a pas lieu que vous l’infirmiez par des palinodies d’un goût douteux, se sont jetés, à tête perdue, dans les bras du mal. C’est l’absinthe, savoureuse, je ne le crois pas, mais, nuisible, qui tua moralement l’auteur de Rolla. Malheur à ceux qui sont gourmands! À peine est-il entré dans l’âge mûr, l’aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de Missolonghi, après n’avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui couvent l’opium des mornes anéantissments.

Quoique plus grand que les génies ordinaires, s’il s’était trouvé de son temps un autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d’une intelligence exceptionnelle, et capable de se présenter comme son rival, il aurait avoué, le premier, l’inutilité de ses efforts pour produire des malédictions disparates ; et que le bien exclusif est, seul, déclaré digne, de par la voix de tous les mondes, de s’approprier notre estime. Le fait fut qu’il n’y eut personne pour le combattre avec avantage. Voilà ce qu’aucun n’a dit. Chose étrange! même en feuilletant les recueils et les livres de son époque, aucun critique n’a songé à mettre en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n’est que celui qui le surpassera qui peut l’avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur et d’inquiétude, plutôt que d’admiration réfléchie, devant des ouvrages écrits d’une main perfide, mais qui révélaient les manifestations imposantes d’une âme qui n’appartient pas au vulgaire des hommes, et qui se trouvait à son aise dans les conséquences dernières d’un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les cœurs non-solitaires : le bien, le mal. Il n’est pas donné à quiconque d’aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C’est ce qui explique pourquoi, tout en louant, sans arrière-pensée, l’intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque instant la preuve, lui, un des quatre ou cinq phares de l’humanité, l’on fait, en silence, ses nombreuses réserves sur les applications et l’emploi injustifiables qu’il en a faits sciemment. Il n’aurait pas dû parcourir les domaines sataniques.

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 *Dans un article de la Muse Française Hugo écrit en 1823 :

Loin de nous toutefois la pensée de nier le génie de cet homme extraordinaire ; c’est parce que, dans notre conviction, ce génie était peut-être un des plus beaux qui aient jamais été donnés à aucun écrivain, que nous en déplorons plus amèrement le frivole et funeste emploi. Nous regrettons pour lui, comme pour les Lettres, qu’il ait tourné contre le Ciel cette puissance intellectuelle qu’il avait reçu du Ciel. Nous gémissons sur ce beau génie qui n’a point compris sa sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse et la sainteté de patrie, sur ce transfuge qui ne s’est pas souvenu que le trépied du poëte a sa place près de l’autel.

Mais ce n’est pas sur Byron que gémit ici Hugo : c’est sur Voltaire. (Remarquer le désordre du trépied.)

La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon Ier, des Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera contenue à distance de mon regard sévère. Ces grands criminels, à des titres si divers, je les écarte d’un geste. Qui croit-on tromper ici, je le demande avec une lenteur qui s’interpose? Ô dadas de bagne! Bulles de savon. Pantins en baudruche! Ficelles usées! Qu’ils s’approchent, les Konrad, les Manfred, les Lara, les marins qui ressemblent au Corsaire, les Méphistophélès, les Werther, les Don Juan, les Faust, les Iago, les Rodin, les Caligula, les Caïn, les Iridion, les mégères à l’instar de Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle, qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de l’Hindoustan, le serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, considérées comme anormales, de l’antique Égypte, les sorciers et les puissances démoniaques du moyen âge, les Prométhée, les Titans de la mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis par l’imagination primitive des peuples barbares : toute la série bruyante des diables en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la cravache de l’indignation et de la concentration qui soupèse, et j’attends ces monstres de pied ferme, comme leur dompteur prévu.

Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, sombres mystificateurs, farceurs au quarteron, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d’où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exercice scabreux ; gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S’il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs, à la douzaine, de rébus défendus, dans lesquels je n’apercevais pas auparavant, du premier coup, comme aujourd’hui, le joint de la solution frivole. Cas pathologique d’un égoïsme formidable. Automates fantastiques : indiquez-vous du doigt, l’un à l’autre, mes enfants, l’épithète qui les remet à leur place.

S’ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, malgré leur intelligence avérée, mais fourbe, l’opprobre, le fiel, des planètes qu’ils habiteraient la honte. Figurez-vous-les, un instant, réunis en société avec des substances qui seraient leurs semblables. C’est une succession non interrompue de combats, dont ne rêveront pas les bouledogues, interdits en France, les requins et les macrocéphales-cachalots. Ce sont des torrents de sang, dans des régions chaotiques pleines d’hydres et de minotaures, et d’où la colombe, effarée sans retour, s’enfuit à tire-d’aile. C’est un entassement de bêtes apocalyptiques, qui n’ignorent pas ce qu’elles font. Ce sont des chocs de passions, d’irréconciliabilités et d’ambitions, à travers les hurlements d’un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont personne ne peut, même approximativement, sonder les écueils et les bas-fonds. Mais, ils ne m’en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu’on peut s’en empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les souffrances d’une splendeur non équilibrée, c’est prouver, ô moribonds des maremmes perverses! moins de résistance et de courage, encore. Avec ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans mes foyers déserts, glorieux espoir. Viens t’asseoir à mes côtés, enveloppé du manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme un meuble de rebut, je t’ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux cordes de scorpions. Si tu souhaites que je sois persuadé que tu as oublié, en revenant chez moi, les chagrins que, sous l’indice des repentirs, je t’ai causés autrefois, crebleu, ramène alors avec toi, cortège sublime – soutenez-moi, je m’évanouis! – les vertus offensées et leurs impérissables redressements.

Je constate, avec amertume, qu’il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleur­nicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d’un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Chateaubriand et des nour­rices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu’au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d’Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l’immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l’amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l’ont rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables !

Allez, la musique.

Oui, bonnes gens, c’est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux lèvres de vermouth, qui, répandant, dans une lutte mélancolique entre le bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du cœur, sans machine pneumatique, fait, partout, le vide universel. C’est ce que vous avez de mieux à faire.

Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, conduit imperturbablement le littérateur à l’abrogation en masse des lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. Allez, et passez-moi le mot! L’on devient méchant, je le répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que j’avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.

La vraie douleur est incompatible avec l’espoir. Pour si grande que soit cette douleur, l’espoir, de cent coudées, s’élève plus haut encore. Donc, laissez-moi tranquille avec les chercheurs. À bas, les pattes, à bas, chiennes cocasses, faiseurs d’embarras, poseurs! Ce qui souffre, ce qui dissèque les mystères qui nous entourent, n’espère pas. La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. Indécisions à outrance, talent mal employé, perte de temps : rien ne sera plus facile à vérifier.

Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c’est puéril. Ce n’est même que parce que l’auteur espère que le lecteur sous-entend qu’il pardonnera à ses héros fripons, qu’il se trahit lui-même et s’appuie sur le bien pour faire passer la description du mal. C’est au nom de ces mêmes vertus que Frank a méconnues, que nous voulons bien le supporter, ô saltimbanques de malaises incurables.

Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques, à leurs yeux, de mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit et dans leurs corps!

La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, lisez la Confession d’un enfant du siècle. La pente est fatale, une fois qu’on s’y engage. Il est certain qu’on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas le culte d’adjectifs, tels que indescriptible, inénarrable, rutilant, incomparable, colossal, qui mentent sans vergogne aux substantifs qu’ils défigurent. Ils sont poursuivis par la lubricité.

Les intelligences de deuxième ordre, comme Alfred de Musset, peuvent pousser rétivement une ou deux de leurs facultés beaucoup plus loin que les facultés correspondantes des intelligences de premier ordre, Lamartine, Hugo. Nous sommes en présence du déraillement d’une locomotive surmenée. C’est un cauchemar qui tient la plume. Apprenez que l’âme se compose d’une vingtaine de facultés. Parlez-moi de ces mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides!

Voici un moyen de constater l’infériorité de Musset sous les deux poètes. Lisez, devant une jeune fille, Rolla ou les Nuits, les Fous de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le récit de Théramène d’Euripide, traduit en vers français par Racine le père. Elle tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains, sans but déterminé, comme un homme qui se noie ; les yeux jetteront des lueurs verdâtres. Lisez-lui la Prière pour tous, de Victor Hugo. Les effets sont diamétralement opposés. Le genre d’électricité n’est plus le même. Elle rit aux éclats, elle en demande davantage.

De Hugo, il ne restera que les poésies sur les enfants, où se trouve beaucoup de mauvais.

Paul et Virginie choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. Autrefois, cet épisode qui broie du noir de la première à la dernière page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me roulais sur le tapis et donnais des coups de pieds à mon cheval en bois. La description du mal est un contresens. Il faut faire voir tout en beau. Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, je ne l’attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa, Mais l’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C’est ne vouloir, à toutes forces, considérer qu’un seul côté des choses. Ô hurleurs maniaques que vous êtes!

Ne reniez pas l’immortalité de l’âme, la sagesse de Dieu, la grandeur de la vie, l’ordre qui se manifeste dans l’univers, la beauté corporelle, l’amour de la famille, le mariage, les institutions sociales. Laissez de côté les écrivassiers funestes, Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Musset, Du Terrail, Féval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la Grève des Forgerons! Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l’expérience qui se dégage de la douleur, et qui n’est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en public. Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort ; mais ces beautés n’appartiendront pas à la mort. La mort n’est ici que la cause occasionnelle. Ce n’est pas le moyen, c’est le but, qui n’est pas elle.

Les vérités immuables et nécessaires, qui font la gloire des nations, et que le doute s’efforce en vain d’ébranler, ont commencé depuis les âges. Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui veulent faire de l’anarchie en littérature, sous prétexte de nouveau, tombent dans le contresens. On n’ose pas attaquer Dieu ; on attaque l’immortalité de l’âme. Mais, l’immortalité de l’âme, elle aussi, est vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, si elle doit être remplacée? Ce ne sera pas toujours une négation.

Si l’on se rappelle la vérité d’où découlent toutes les autres, la bonté absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes s’effondreront d’eux mêmes. S’effondrera, dans un temps pareil, la littérature peu poétique qui s’est appuyée sur eux. Toute littérature qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que d’elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les novissima Verba font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la quatrième. Nous n’avons pas le droit d’interroger le Créateur sur quoi que ce soit.

Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous.

Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vérités correspondantes à ces sophismes, ce n’est que la correction qui serait vraie ; tandis que la pièce ainsi remaniée, aurait le droit de ne plus s’intituler fausse. Le reste serait hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et considéré, forcément, comme non avenu.

La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l’avortement du grand Voltaire.

Il paraît beau, sublime, sous prétexte d’humilité ou d’orgueil, de discuter les causes finales, d’en fausser les conséquences stables et connues. Détrompez-vous, parce qu’il n’y a rien de plus bête!

Renouons la chaîne régulière avec les temps passés ; la poésie est la géométrie par excellence. Depuis Racine, la poésie n’a pas progressé d’un millimètre. Elle a reculé. Grâce à qui? aux Grandes-Têtes-Molles de notre époque. Grâce aux femmelettes, Chateaubriand, le Mohican-Mélancolique ; Senancourt, l’Homme-en-Jupon ; Jean-Jacques Rousseau, le Socialiste-Grincheur ; Anne Radcliffe, le Spectre-Toqué ; Edgar Poe, le Mameluck-des-Rêves-d’Alcool ; Mathurin, le-Compère-des-Ténèbres ; Georges Sand, l’Hermaphrodite-Circoncis ; Théophile Gautier, l’Incomparable-Épicier ; Leconte, le Captif-du-Diable ; Gœthe, le Suicidé-pour-Pleurer ; Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-Rire ; Lamartine, la Cigogne-Larmoyante ; Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit ; Victor Hugo, le Funèbre-Échalas-Vert ; Misçkiéwicz, l’Imitateur-de-Satan ; Musset, le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle ; et Byron, l’Hippopotame-des-Jungles-Infernales.

Le doute a existé en tout temps en minorité. Dans ce siècle, il est en majorité. Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne s’est vu qu’une fois ; cela ne se reverra plus.

Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l’heure qu’il est, que, la première chose que font les professeurs de quatrième, quand ils apprennent à faire des vers latins à leurs élèves, jeunes poètes dont la lèvre est humectée du lait maternel, c’est de leur dévoiler par la pratique le nom d’Alfred de Musset. Je vous demande un peu, beaucoup! Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leurs classes à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, c’est la repoussante comparaison du pélican. Le deuxième, sera l’épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur. À quoi bon regarder le mal? N’est-il pas en minorité? Pourquoi pencher la tête d’un lycéen sur des questions qui, faute de n’avoir pas été comprises, ont fait perdre la leur à des hommes tels que Pascal et Byron?

Un élève m’a raconté que son professeur de seconde avait donné à sa classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant un mois, qu’il passa à l’infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté, que ses nuits étaient troublées par des rêves de persistance. Il croyait voir une armée de pélicans qui s’abattaient sur sa poitrine, et la lui déchiraient. Ils s’envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les pélicans un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres – cela ne ratait jamais – il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d’une main son cœur, de l’autre une feuille de papier où l’on déchiffrait, en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, telles que Musset lui-même les a composées. Il ne fut pas facile, au premier abord, de pronos­tiquer son genre de maladie. Je lui recommandai de se taire soigneusement, et de n’en parler à personne, surtout à son professeur de seconde. Je conseillai à sa mère de le prendre quelques jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j’avais soin d’arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa.

Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous.

Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se puisse imaginer.

Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle.

– II –

1

Le génie garantit les facultés du cœur.

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2

L’homme n’est pas moins immortel que l’âme.

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3

Les grandes pensées viennent de la raison !

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4

La fraternité n’est pas un mythe.

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5

Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la grandeur.

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6

Dans le malheur, les amis augmentent.

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7

Vous qui entrez, laissez tout désespoir.

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8

Bonté, ton nom est homme.

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9

C’est ici que demeure la sagesse des nations.

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10

Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquète la cervelle d’un jaguar.

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11

J’écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. C’est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu’il en est capable.

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12

Je n’accepte pas le mal. L’homme est parfait. L’âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges accusa­teurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du doute.

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13

Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont prouvé que c’étaient des hyènes de première espèce. La preuve est excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s’achètent pas.

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14

L’homme est un chêne. La nature n’en compte pas de plus robuste. Il ne faut pas que l’univers s’arme pour le défendre. Une goutte d’eau ne suffit pas à sa préservation. Même quand l’univers le défendrait, il ne serait pas plus déshonoré que ce qui ne le préserve pas. L’homme sait que son règne n’a pas de mort, que l’univers possède un commencement. L’univers ne sait rien. C’est, tout au plus, un roseau pensant.

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15

Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental.

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16

L’amour d’une femme est incompatible avec l’amour de l’humanité. L’imperfection doit être rejetée. Rien n’est plus imparfait que l’égoïsme à deux. Pendant la vie, les défiances, les récriminations, les serments écrits dans la poudre pullulent. Ce n’est plus l’amant de Chimène ; c’est l’amant de Graziella. Ce n’est plus Pétrarque ; c’est Alfred de Musset. Pendant la mort, un quartier de roche auprès de la mer, un lac quelconque, la forêt de Fontainebleau, l’île d’Ischia, un cabinet de travail en compagnie d’un corbeau, une chambre ardente avec un crucifix, un cimetière où surgit, aux rayons d’une lune qui finit par agacer, l’objet aimé, des stances où un groupe de filles dont on ne sait pas le nom, viennent balader à tour de rôle, donner la mesure de l’auteur, font entendre des regrets. Dans les deux cas, la dignité ne se retrouve point.

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17*

L’erreur est la légende douloureuse.

Douloureuse, parce qu’elle livre le décompte d’une dette à acquitter au quotidien, d’un devoir de correction qui n’est autre que celui qui gouverne les actes d’un littérateur évolué ; légende, parce que, vus d’assez haut, tous les termes erronés prennent place dans une série intégrable : le levier d’un genre en incessant progrès.)

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18

Les hymnes à Elohim habituent la vanité à ne pas s’occuper des choses de la terre. Tel est l’écueil des hymnes. Ils déshabituent l’humanité à compter sur l’écrivain. Elle le délaisse. Elle l’appelle mystique, aigle, parjure à sa mission. Vous n’êtes pas la colombe cherchée.

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19

Un pion pourrait se faire un bagage littéraire, en disant le contraire de ce qu’ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs affirmations par des négations. Réciproquement.

S’il est ridicule d’attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les défendre contre ces mêmes attaques. Je ne les défendrai pas.

Ici commence une suite de corrections conformes aux principes qui viennent d’être énoncés. Contrairement au projet initial des Poésies (formulé dans la lettre du 12 mars 1870), les « poètes de ce siècle » seront peu mis à contribution. (II : 19) livre la raison de ce revirement : « remplacer des affirmations par des négations » est un travail de pion, que le lecteur, s’il a le temps (ce n’est pas le cas de l’auteur, qui en juin 1870 n’a plus que cinq mois à vivre), pourra faire s’il lui plaît. Ducasse préfère donner différents exemples de corrections plus subtiles, qui prouvent qu’en partant du signifiant livré par un prédécesseur, on peut obtenir une gamme extrêmement variée de propositions dérivées ou intégrantes :

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20

Le sommeil est une récompense pour les uns, un supplice pour les autres. Pour tous, il est une sanction.

«…quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. – Voilà un des principes d’er­reur, mais ce n’est pas le seul. » (Pascal)

«…durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu’éveillé ; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu’il nous en paraisse, nous n’avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil un peu différent du premier dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir? » (Pascal)

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21

Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face de la terre aurait changé. Son nez n’en serait pas devenu plus long.

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22

Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j’en vois tant dans l’histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n’ont pas été tout à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en augmente le mérite. C’est le plus beau de n’avoir pas pu les cacher.

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23

Le charme de la mort n’existe que pour les courageux.

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24

L’homme est si grand, que sa grandeur paraît surtout en ce qu’il ne veut pas se connaître misérable. Un arbre ne se connaît pas grand. C’est être grand que de se connaître grand. C’est être grand que de ne pas vouloir se connaître misérable. Sa grandeur réfute ses misères. Grandeur d’un roi.

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25

Lorsque j’écris ma pensée, elle ne m’échappe pas. Cette action me fait souvenir de ma force que j’oublie à toute heure. Je m’instruis à proportion de ma pensée enchaînée. Je ne tends qu’à connaître la contradiction de mon esprit avec le néant.

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26

Le cœur de l’homme est un livre que j’ai appris à estimer.

Pascal notait : « le cœur de l’homme est injuste et déraison­nable », « le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure », et autres traits de telle mouture, pour en venir à citer Genèse, VIII, 21 selon quoi « la com­position du cœur de l’homme est mau­vaise dès son enfance ». Il est clair, typographiquement parlant, que si la compo­sition du cœur de l’homme est mauvaise, il n’en faut pas accuser l’auteur, mais le typographe. Entendons que les malfaçons évidentes (qu’il y a plus de mérite à igno­rer qu’à relever) dans la com­position de ce cœur ne doivent pas nous empêcher d’y lire ce que nous pouvons y lire et qui est fort à l’honneur de celui qui le conçut. Mieux composé, c’est-à-dire mieux éduqué, tout porte à penser que ce cœur satisferait les critiques les plus exigeants .

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27

Non imparfait, non déchu, l’homme n’est plus le grand mystère.

Dans le poème A Lord Byron des Méditations poétiques, Lamartine avait écrit :

«Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère».

C’est la CN 1.

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28

Je ne permets à personne, pas même à Elohim, de douter de ma sincérité.

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29

Nous sommes libres de faire le bien.

Si le bien consiste à exercer les prérogatives de la conscience, et si la conscience s’identifie à la volonté, il n’y a pas lieu de distinguer l’exercice de la bonté de celui de la liberté. Ainsi, la poésie II : 29 est une tautologie. Elle forme en fait une définition mutuelle implicite de la bonté, de la liberté.

Que la conscience s’identifie à la volonté, c’est ce qui suit empiriquement de l’existence d’une multitude d’actes manqués (au sens freudien), involontaires, subits et embarrassants desquels le nombre se réduit à mesure de la conscience qui en est prise, i.e. de la réflexion analytique aboutie à laquelle ils sont soumis.

Que le bien consiste à exercer les prérogatives de la conscience, cela suit de la définition de la conscience, qui est le sens de l’Un. Si je te crois un autre, je suis déjà tombé dans l’illusion que l’autre est possible ; de là à penser qu’il est mauvais, que je suis meilleur, que tout à son égard m’est permis, etc., la pente est fatale. C’est celle du mal.

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30

Le jugement est infaillible.

Autre tautologie : en tant que le jugement s’exerce il ne trompe pas. C’est en tant que l’homme s’abandonne à l’incertitude, se déjuge, qu’il se trompe, renie le nom d’homme, entendez « bonté ».

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31

Nous ne sommes pas libres de faire le mal.

Autre forme de la tautologie (II : 29). Celui qui s’abandonne aux déterminismes, lâche le volant de sa conduite intérieure et extérieure, devient comme une pierre qui roule au flanc d’une colline. Abdiquant l’intentionnalité, marque de la conscience, il occulte du coup sa liberté : celui qui fait le mal n’est pas plus libre de le faire que de ne pas le faire : puisqu’il n’est pas libre du tout ! Le mal consiste dans le non-exercice de la liberté, dans le choix de ce qui n’est pas la conscience. Ce n’est plus Elohim qui a lieu. C’est une avalanche qui se déclare.

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32

L’homme est le vainqueur des chimères, la nouveauté de demain, la régularité dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de toutes choses. Il n’est pas imbécile. Il n’est pas ver de terre. C’est le dépositaire du vrai, l’amas de certitude, la gloire, non le rebut de l’univers. S’il s’abaisse, je le vante. S’il se vante, je le vante davantage. Je le concilie. Il parvient à comprendre qu’il est la sœur de l’ange.

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33

Il n’y a rien d’incompréhensible.

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34

La pensée n’est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les mensonges s’appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d’une capitale, la troublera – c’est certain – jusqu’à la destruction du mal. La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité.

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35

La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Elle énonce les rapports qui existent entre les premiers principes et les vérités secondaires de la vie. Chaque chose reste à sa place. La mission de la poésie est difficile. Elle ne se mêle pas aux événements de la politique, à la manière dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion aux périodes historiques, aux coups d’État, aux régicides, aux intrigues des cours. Elle ne parle pas des luttes que l’homme engage, par exception, avec lui-même, avec ses passions.

MPh : L’indépendance de l’âme, la supériorité de sa nature ne paraît jamais mieux que dans les luttes si souvent engagées et si souvent décrites qu’elle soutient avec le corps et les passions qui le dominent.

Elle découvre les lois qui font vivre la politique théorique, la paix universelle, les réfutations de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon, la psychologie de l’humanité. Un poète doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu. Son œuvre est le code des diplomates, des législateurs, des instructeurs de la jeunesse. Nous sommes loin des Homère, des Virgile, des Klopstock, des Camoëns, des imaginations émancipées, des fabricateurs d’odes, des marchands d’épigrammes contre la divinité. Revenons à Confucius, au Bouddha, à Socrate, à Jésus-Christ, moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim! Il faut compter désormais avec la raison, qui n’opère que sur les facultés qui président à la catégorie des phénomènes de la bonté pure.

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36

Rien n’est plus naturel que de lire le Discours de la Méthode après avoir lu Bérénice. Rien n’est moins naturel que de lire le Traité de l’Induction de Biéchy, le Problème du Mal de Naville, après avoir lu Les Feuilles d’Automne, Les Contemplations. La transition se perd. L’esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le cœur est ahuri devant ces pages qu’un fantoche griffonna. Cette violence l’éclaire. Il ferme le livre. Il verse une larme à la mémoire des auteurs sauvages. Les poètes contemporains ont abusé de leur intelligence. Les philosophes n’ont pas abusé de la leur. Le souvenir des premiers s’éteindra. Les derniers sont classiques.

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37

Racine, Corneille, auraient été capables de composer les ouvrages de Descartes, de Malebranche, de Bacon. L’âme des premiers est une avec celle des derniers. Lamartine, Hugo, n’auraient pas été capables de composer le Traité de l’Intelligence. L’âme de son auteur n’est pas adéquate avec celle des premiers. La fatuité leur a fait perdre les qualités centrales. Lamartine, Hugo, quoique supérieurs à Taine, ne possèdent, comme lui, que des – il est pénible de faire cet aveu – facultés secondaires.

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38

Les tragédies excitent la pitié, la terreur, par le devoir. C’est quelque chose. C’est mauvais. Ce n’est pas si mauvais que le lyrisme moderne. La Médée de Legouvé est préférable à la collection des ouvrages de Byron, de Capendu, de Zaccone, de Félix, de Gagne, de Gaboriau, de Lacordaire, de Sardou, de Gœthe, de Ravignan, de Charles Diguet. Quel écrivain d’entre vous, je prie, peut soulever – qu’est-ce? Quels sont ces reniflements de la résistance? – le poids du Monologue d’Auguste ! Les vaudevilles barbares de Hugo ne proclament pas le devoir. Les mélodrames de Racine, de Corneille, les romans de La Calprenède le proclament. Lamartine n’est pas capable de composer la Phèdre de Pradon. Hugo, le Venceslas de Rotrou, Sainte-Beuve, les tragédies de Marmontel. Musset est capable de faire des proverbes. La tragédie est une erreur involontaire, admet la lutte, est le premier pas du bien, ne paraîtra pas dans cet ouvrage. Elle conserve son prestige. Il n’en est pas de même du sophisme, – après-coup le gongorisme métaphysique des autoparodistes de mon temps héroïco-burlesque.

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39

Le principe des cultes est l’orgueil. Il est ridicule d’adresser la parole à Elohim, comme ont fait les Job, les Jérémie, les David, les Salomon, les Turquéty. La prière est un acte faux. La meilleure manière de lui plaire est indirecte, plus conforme à notre force. Elle consiste à rendre notre race heureuse. Il n’y a pas deux manières de plaire à Elohim. L’idée du bien est une. Ce qui est le bien en moins l’étant en plus, je permets que l’on me cite l’exemple de la maternité. Pour plaire à sa mère, un fils ne lui criera pas qu’elle est sage, radieuse, qu’il se conduira de façon à mériter la plupart de ses éloges. Il fait autrement. Au lieu de le dire lui-même, il le fait penser par ses actes, se dépouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. Il ne faut pas confondre la bonté d’Elohim avec la trivialité. Chacun est vraisemblable. La familiarité engendre le mépris ; la vénération engendre le contraire. Le travail détruit l’abus des sentiments.

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40

Nul raisonneur ne croit contre sa raison.

Il est fallacieux de feindre que la raison puisse être rangée au placard, devenir un contre-argument. Pascal a cru pouvoir tirer argument du caractère limité de nos raisonnements pour faire de la folie un choix vraisemblable. Il est à parier que cette grande intelligence, si elle avait eu le temps de trier ses papiers et d’ordonner son ouvrage, n’aurait pas retenu ces essais. La raison étendue comprend l’infini non moins bien que le fini. Le Calcul infinitésimal, que Pascal avait anticipé localement (cf. sa résolution du problème de la roulette), n’avait certes pas droit de cité en 1660. D’où les approximations pascaliennes. En 2000 nous pouvons encore lire un problème épistémologique voisin dans l’existence de problèmes « intrinsèquement difficiles » et dans la possibilité a priori de démonstrations interminables : reste à concilier celle-ci avec la finitude de la « bibliothèque de Babel » ; il s’agit de frayer a priori l’ensemble des chemins admissibles sur cet ensemble typographique, considéré comme base de données – question qui se ramène à la licité des « suites de Cauchy », i.e. à l’admissibilité sémantique de la définition classique du nombre réel : doit-on, sous prétexte de convergence de toutes ces suites, tenir chacune d’elle, qui n’est jamais qu’une errance indéfinie d’un chiffre à un autre, pour « sensée », i.e. correspondant à un nombre («réel ») bien défini ? Cette aventure n’est plus celle de la raison : le pari cantorien est intenable. (Hilbert a parlé du « paradis de Cantor » ; c’est une faute.)

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41

La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vérités qu’Elohim nous révèle par la conscience.

Cette définition procède de celle du catéchisme, et nommément de celle qui se trouve dans les Devoirs du chrétien envers Dieu du frère Philippe (alias Mathieu Bransiet), ouvrage dont Lefrère a retrouvé à Bazet un exemplaire ayant appartenu à Ducasse :

La foi est une vertu surnaturelle par laquelle, avec l’aide de l’inspiration et de la grâce de Dieu, nous croyons vraies les choses qu’il nous a révélées.

On voit en quoi la définition ducassique diffère de la classique. Il s’agit dorénavant de se fier à ce que la conscience révèle (au bain révélateur de cette instance photogra­phique organisant le passage du négatif au positif) de véridique à travers l’inversion d’épreuves douteuses, telles quelles inacceptables. L’acceptation du vrai s’ensuit : naturellement !

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42

Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète.

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43

Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l’on chante le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce qu’il ne faut pas faire. Je chante ce qu’il faut faire. Le premier ne contient pas le second. Le second contient le premier.

On pourrait croire à lire cette maxime qu’elle attribue au mal un caractère plus radical qu’au bien. (47) et (48) montreront le contraire. Le fait est que le bien fondamental est à la fois nécessaire et ignorant de lui-même; il ne vient à se connaître, à se nommer, qu’à travers les péripéties de la lutte contre le mal. C’est la victoire finale du bien qui l’assure de sa bonté. Chanter ce qu’il faut faire est une action plus intelligente, plus compréhensive que chanter ce qu’il ne faut pas faire, car pour chanter ce qu’il faut faire il faut le connaître, tandis que pour chanter ce qu’il ne faut pas faire, il suffit de se laisser aller à chanter ce qui vient : comme ce qu’il faut faire est un petit ensemble au regard de ce qu’il ne faut pas faire, le second s’atteint naturellement, le premier méritoirement. Il y a une foule de manières de tomber, il y a une seule manière optimale de conserver l’équilibre ; c’est de la détecter à chaque pas sans erreur que nous admirons le funambule.

44

La jeunesse écoute les conseils de l’âge mûr. Elle a une confiance illimitée en elle-même.

45

Je ne connais pas d’obstacle qui passe les forces de l’esprit humain, sauf la vérité.

46

La maxime n’a pas besoin d’elle pour se prouver. Un raisonne­ment demande un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de raisonnements. Un raisonnement se complète à mesure qu’il s’approche de la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la métamorphose.

47

Le doute est un hommage rendu à l’espoir. Ce n’est pas un hommage volontaire. L’espoir ne consentirait pas à n’être qu’un hommage.

Cette maxime fait écho à d’autres passées en dicton : « le vice est un hommage rendu à la vertu », « le mensonge est un hommage rendu à la vérité »… Elle met en évidence le caractère secondaire, dérivé, contenu dans cette notion d’hommage. Admettre l’une quelconque des variantes de l’hyper­maxime « – est un hommage rendu à + », revient à admettre le caractère radical du bien, le caractère subalterne du mal.

48

Le mal s’insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins.

En effet, ainsi que (47) vient d’y insister, le mal est sans réalité propre ; il n’en trouve une apparente qu’en prenant son départ du bien qu’il suspend. Le sentiment du mal ne durera que pour autant que la conscience restera attachée au bien initial. Tant que le retour à ce bien lui paraîtra plausible, elle souffrira.

49

C’est une preuve d’amitié de ne pas s’apercevoir de l’augmentation de celle de nos amis.

En effet, c’est la preuve que notre propre amitié a augmenté dans la même proportion sur le même intervalle de temps. Rencontre admirable, qui montre la réalité des amitiés primitives par l’égalité de leurs dérivées premières et, par suite, de leurs dérivées de tous les ordres. Elle rend justice au caractère dynamique de l’amitié.

50

L’amour n’est pas le bonheur.

L’amour, qui consiste, en particulier, à soumettre la qualité de notre humeur aux aléas de l’humeur d’une autre personne, est si peu le bonheur, qu’il est le moyen le plus court de provoquer un double malheur. Il procède d’une méprise sur notre force. Mal instruite, la jeunesse se persuade qu’elle est faible et qu’en additionnant plusieurs faiblesses on obtient une force relativement plus grande. Mauvais calcul. S’il est vrai en principe qu’il y a plus dans plusieurs têtes que dans une seule, d’un point de vue opératoire, la mise en service des capacités totales de deux ou plusieurs têtes implique entre elles des interfaçages si difficiles à moduler que cela force à constater que la somme des surfaces de contact utiles entre plusieurs intelligences est très inférieure à la surface de contact de la plus petite d’entre elles avec elle-même. On croit créer un brain-storming, et l’on provoque un chahut (on se rappelle le théorème de Brassens : « sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons »). De même, ce n’est pas en mettant côte à côte une multitude de récepteurs de mauvaise qualité que nous obtiendrons une meilleure réception : c’est en cherchant un meilleur site, une meilleure antenne, voire en étudiant l’électronique et en veillant à améliorer le récepteur que nous avons à portée de main. L’amour, bien conçu, commence à soi, finit à soi. Les intermédiaires sont inutiles, si ce n’est par expérience, en vue de vérifier qu’ils sont néfastes. Le bonheur, bien conçu, est immarcescible, comme la surface de Dieu. Le sentiment du bonheur ne l’est pas, parce qu’il s’entretient de celui des malheurs qu’il côtoie sans y choir, ou plutôt de leur possibilité. C’est en quoi l’amour, qui exacerbe le sentiment de cette possibilité, peut s’accompagner, localement, du sentiment du bonheur, distinct du bonheur.

51

Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque.

52

Les hommes qui ont pris la résolution de détester leurs semblables ignorent qu’il faut commencer par se détester soi-même.

Telle est notre solidarité que la haine que nous concevons pour un sem­blable nous a pour première victime.

53

Les hommes qui ne se battent pas en duel croient que les hommes qui se battent au duel à mort sont courageux.

Tant que nous n’avons pas joué un jeu dangereux, nous surestimons ceux que nous y voyons jouer. Cela vaut aussi des jeux stupides : tant que nous n’avons pas joué au football, nous tenons ceux qui y jouent pour stupides. C’est que nous sommes portés à tout rapporter aux hommes, à leur prêter des qualités, des défauts dont la nature ne les a pas embarrassés. Ce sont les actes, les jeux qui sont stupides, dangereux, etc. Celui qui y est livré ne s’y engage guère. Quand il a dépouillé l’armure ou le short, nous trouvons que c’est un homme ordinaire. Cela s’étend même à l’abjection. Nous croyons qu’il faut être un monstre pour commettre des monstruosités, nous sommes étonnés que des hommes banals les aient perpétrées. Ayant cru la nature humaine bonne, voici que nous la jugeons mauvaise. Double erreur : il n’y a pas de nature humaine ; la nature est abusivement créditée des détails de la splendeur affectée de l’homme. Les hommes n’ont que les déterminations qu’ils ont contractées, en y mettant assez d’effort. Il faut s’instruire. La plupart des hommes se fient à une nature inexistante, négligent de s’exercer à des déterminations congrues, demeurent une terre molle, propre au pire comme au meilleur, aux jeux les plus raffinés comme aux plus vains. Mieux vaut aller dans le sens du divin.

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54

Comme les turpitudes du roman s’accroupissent aux étalages ! Pour un homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble parfois qu’on tuerait un livre.

Le roman contemporain fleure la défaite intellectuelle par tous les pores. Sous le mot roman s’est poursuivie à travers tout le XXe siècle une entreprise de dévalorisation littéraire sans précédent, englobant tous les types de langage. Contemporain du développement de la grande industrie, fasciné par elle, le choix romanesque est au principe d’une formulation peu instructive, solidaire d’une vision étroite de ce qu’on peut faire du langage : trop bridée, trop limitée, car liée à des moyens artisanaux sans égard à nos capacités logicielles d’intervention globale sur les textes.

Isidore Ducasse a, le premier, envi­sagé la littérature sous un jour permettant de la pratiquer selon des normes homogènes à la synthèse scientifique : d’où une extension inouïe de ses domaines. Qu’on ait tant peiné à déchiffrer son message, aligné sempi­ternellement, suivant le désordre d’un inventaire à la Prévert, les noms de Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé… affiche la mollesse du consen­sualisme ambiant, l’incapacité à angulariser ce que comportent de choix irréductibles entre eux les options de poètes contraires, la fuite éperdue devant la mise en demeure inhérente à leur controverse. Ce consen­sualisme d’autruche, agrégeant dans un corpus indigeste des ingrédients qui refusent de prendre, le roman l’incarna au registre de l’aventure. À qui n’ose prendre au sérieux les enjeux d’une bataille intellectuelle qui dure, reste la défaite d’en raconter les péripéties sous l’angle objectif : assassin total, d’en faire un roman d’aventures. Le lecteur s’allonge ainsi en marge de la pensée active, complice d’un gros volume convertible en oreiller à la minute du sommeil vainqueur.

Nous sortons aujourd’hui, par la grande porte, de la pseudo-aventure humaine, de la passivité des romanciers-objectifs, greffiers contents d’être bornés à raconter ce qui se passe. Raconter ce qui se passe, voilà qui n’eût jamais le moindre intérêt pour une intelligence active. En fait de racontars, Balzac rejoint d’Urfé, Sollers Balzac, et tous les faiseurs de romans noirs la nuit des morts vivants où s’enchevêtrent les diables en carton du romantisme hagard et les aristochats pompés de Sadeland.

S’impose un projet tout opposé, tributaire d’un minimum d’informations sur la réalité humaine au moment où l’écriture s’inscrit.

Il s’est passé bien des choses depuis la mort de Philippe Sollers (1936-1982). Presque tout ce qui a fleuri sous le terme roman paraît aujourd’hui insoutenable. Ce mode d’écriture qui prétendit englober tous les autres : poésie, épopée, lyrisme, s’avère aussi caduc que les totalitarismes poli­ciers qui plombaient jadis les consciences. En adoptant inconsciem­ment pour paradigme le stalinisme ou le maoïsme, comme Balzac avait consciemment pris le napoléonisme pour modèle et le monarchisme pour flambeau, le roman « moderne » s’était délibérément mis aux pieds les boulets qui le firent couler au fin fond vaseux du fleuve où il a péri. Les dissonances du récit, issues du fameux Au commencement était… après quoi le racontar vagabondait comme il pouvait, n’importe quel Yahvé-au-petit-pied aspirant au titre pompeux de créateur y allant de son court délire, appellent la résolution qui suit :

La littérature sera pratiquée sur le mode de la messagerie universelle. Le littérateur, envisageant les diverses solutions suggérées par la combina­toire, les examinant au jour du rassurant magasin d’informations que chacun peut visiter, se posera la question scientifique sur un mode concertatif homogène aux sciences de son temps. Intéressé à la biologie, à la génétique, à l’électronique, à la télématique, il sait se servir d’un ordinateur, naviguer où il lui plaît. Le poète accorde sa compétence à celle son ordinateur. Il se place à la source de formations transposables en plusieurs langues, adaptables suivant plusieurs cultures. Il s’ouvre à la part décisive de leur avenir.

En regard, le roman s’est rétréci au point de se confondre à son propre ombilic. S’étant égaré à examiner sous l’angle du qu’est-ce que ça veut dire? ce qui est raconté dans les livres sacrés – Bible, Évangiles, Coran, etc., le roman a rencontré sa pierre d’achoppement. Se demander ce que ça veut dire suppose qu’on tienne pour inerte, voire bornée à un seul item la liste des interprétations. On rejoint ainsi les siècles passés à réciter ces textes sous le cierge fumeux du signifié enjoint. Ainsi avait-on fait des poètes – récités, appris par cœur comme fragments sacrés du vase brisé à Persépolis. Raboutage typiquement occidental de maints lambeaux de sacré détrempés d’une fantaisie pseudo-explicative, raconteur de pourquoi et adoreur de comment, le roman illustre une pathologie du langage dont la gravité se mesure au poids des invendus autant qu’à celui des vendus. Le roman incarna la forme moyenne de la négativité rampante, désintégration des informations, aspiration asthmatique aux modes d’énon­ciation ryth­miques et poétiques.

Au contraire, une littérature explicitement vouée à résoudre les aso­cialisations du réseau jouerait, à mon sens, un rôle civilisationnel sensible. Premièrement il exercerait utile­ment le tissu virtuel qui se trace désormais entre les hommes, toile dont ils ont acquis la maîtrise logicielle ; d’une façon toute nouvelle il formerait les vrais rapports d’intelligence, sans comparaison avec les rapports de force qui si longtemps fascinèrent la cohorte ennuyeuse des émules de Balzac, dont les calculs bourgeois ne sont plus les calculs d’aujourd’hui. Nous sommes dans des systèmes où les rapports intellectuels peuvent s’entreprendre d’un tout autre pied, au jour d’une vision infiniment plus ample que celle des pseudo-pouvoirs encore en place. Ceux-ci – banques, multinationales, etc. – sont aussi dépassés que les dirigeants des pays qui, aux abois, neutralisent leurs frontières, les entrepreneurs qui s’empressent de publier ce qui se passe dans leur propre société en laissant leurs fichiers négligemment ouverts à la curiosité des hackers. Laissons aux suppôts retardataires de l’idéologie bancaire l’exploitation des simili-richesses monnayables. Revendiquons l’exploration des richesses humaines latentes. Sachons définir comment cette information mutuelle peut être gérée, diffusée, échangée, capitalisée, stockée, activée ou inhibée. Écrivain, si tu fais ce travail, tu déclineras avec grâce les sollicitations indécentes d’une réalité en déclin. Hôte du virtuel, tu connaîtras ton aptitude à développer, chérir et polariser la multiplicité des virtualités déployant l’éventail des échappées en contraste avec la réalité arbitraire dont elles se séparent.

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55

Lamartine a cru que la chute d’un ange deviendrait l’Élévation d’un Homme. Il a eu tort de le croire.

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56

Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l’intention du premier est mauvaise.

Le mal est par essence inintentionnel. Pour l’amender, le premier pas est de lui prêter l’intention dont il manque. Les hommes ne s’y abandonnent que parce qu’ils sont distraits, étourdis : alors la pensée ne prononce pas la sentence de la conscience sur les choses ; cette sentence reste implicite, c’est-à-dire sans intention, ni objet. Le mal n’a d’autre source que cet absentéisme de la pensée. Pour que le mal devienne pensable, irréalisable du simple fait de la conscience, que le bien devienne la règle des actions, des relations, il faut et il suffit que la pensée systématique jette sur tout une lumière efficace. La bonne foi la soutient d’autant plus aisément que le bien, objet de la société, est heureux de s’afficher comme tel : la conquête de l’organisation, il la prouve conquérante ; l’utilité de traiter les hommes en frères, il la démontre utile.*

Les mauvais ouvrages sont pernicieux tant qu’ils sont tenus pour bons. Pour les faire servir à la cause du bien, le moyen le plus simple est de signifier l’intention qui les dicta. Ce faisant, on ne les a pas corrigés ; peut-être n’en valaient-ils pas la peine, ou sont-ils incorrigibles. – Assurément la bonté de l’intention ne garantit pas celle de l’ouvrage. Mais, inversement, il est exception­nel qu’un brigand arrive, par inadvertance, à une bonne action ; en littérature aussi, le vice de l’intention entraîne presque toujours la mauvaise qualité de l’effet. Cela est si vrai que c’est ordinaire­ment le vice de l’ouvrage qui, détecté, senti, incite le lecteur inquiet à remonter à l’analyse de son intention. De bonnes intentions Samuel Johnson a dit que l’enfer est pavé (il n’a pas cru utile de rappeler cette évidence qu’il l’est aussi de mauvaises). Gide a tiré de là un énoncé ambigu, bien dans sa manière, dont le seul sens qui vaille est celui-ci :

« de bonnes intentions ne suffisent pas à faire de bonne littérature ».

Certes. Mais jamais la non-suffisance n’a prouvé la non-nécessité. Or (II : 56) dit davantage : elle dit que, quelle que soit l’intention d’un acte mauvais, on aura avantage à poser, s’il est bien avéré qu’il est mauvais, que son intention l’est aussi. On se dispense ainsi de toute enquête sur l’intention, et l’on dit (que cela soit ou non, c’est désormais hors de question : en tout état de cause on est en droit d’ignorer – car on est le plus souvent incapable de savoir – si un texte procède d’un travail psychique (?) ou d’une synthèse logicielle) qu’elle est mauvaise. Cette diction est le principe d’un gain de temps considérable. On peut épiloguer à l’infini sur la bonté des intentions d’un résultat mauvais ; pendant qu’on s’amuse ainsi, on ne songe pas à traiter le mal.

En résumé : le mal procède de l’absence ou de l’infirmité de la volonté. Le premier pas de son virage au bien est de lui associer une intention. C’est en accuser celui qui tend spontanément à s’en effacer, l’ayant commis à la faveur de cet effacement. Pour que le bien soit, il faut que la conscience l’assume, qu’une volonté le revendique comme tel : c’est ce qui a lieu naturellement, puisque le bien est issu de la clarté de la conscience. Réciproquement, pour que le mal cesse, il faut que la conscience l’assume, qu’une volonté le revendique comme mal : c’est ce qui n’a pas lieu naturellement, puisque le mal est issu de la non-clarté de la conscience. Cette assomption non naturelle, il la faut conventionnelle. Les avocats, les chercheurs de circonstances atténuantes, perpétuent le mal. Le mal étant assumé, reconnu par son vecteur, il peut être pardonné. C’est tout autre chose que de l’en excuser sous prétexte d’irresponsabilité.

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*Voici, à titre documentaire, la source fumeuse (Sartre, L’Idiot de la Famille III, p. 631-2) de ce paragraphe clair et court :

Le Mal (écrit Sartre) est par essence intentionnel : si les hommes le sécrètent sans cesse et sans intention, il faut qu’ils se maintiennent en état de distraction permanente, d’étourdisse­ment de façon que la sentence des choses sur les personnes – ce que j’appelle ailleurs le pratico-inerte – se fasse intérioriser par eux, donc intentionnaliser en l’absence de tout sujet ; il faut que le Mal leur advienne et précisément comme le sens pratique de l’ordre établi, c’est-à-dire le désordre maintenu pur la violence ; il faut que ce sens infini et profond, qui sans eux n’existerait pas mais qui, en chacun d’eux, demeure impensable, irréalisable du simple fait de la finitude humaine, devienne la règle de leurs actions ou si l’on veut, des relations humaines tandis que le divertissement systématique produit en eux une fausse conscience – soutenue par la mauvaise foi, d’autant plus facilement que le Mal comme sens d’une société est un « irréalisable » – qui présente l’aliénation au désordre comme une fascination par l’ordre et l’intention maligne de traiter les hommes en choses comme le devoir impérieux de conserver – au prix même de sacrifices humains – les structures présentes de la communauté.

 

Je signale aux correcteurs que Sartre est une véritable mine d’énoncés erronés. C’est une joie sans mélange, une source d’instruction continuelle, de les corriger dans le sens du bien. Ce n’est qu’en vérifiant matériellement, de ses propres mains, où se trouvent les fautes des énoncés, où gît le bien qu’il y a à en extraire, qu’on progresse en littérature, en logique, en morale. Il faut louer Sartre de nous fournir une source si riche. Ce philosophe, vite ennuyeux si l’on se contente de le lire, est passionnant à corriger.

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57

Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un enfant, survivant à l’univers, ne pourrait pas reconstruire l’âme humaine. Avec la première, il le pourrait. Je suppose qu’il ne découvrît pas tôt ou tard la définition du sophisme.

Il semble que la plupart des auteurs n’estiment pas assez le lecteur pour songer à lui proposer un travail formateur. Quand j’ai lu cinq cents pages d’aventures quelconques, en quoi suis-je avancé ? Qu’en revanche je lise une pensée qui s’offre à moi comme une vérité qui court les rues, si je prends la peine de la développer, je trouverai que c’est une découverte. Cela me suggère qu’il a fallu plus de génie pour la mettre en évidence, me porter à y réfléchir, à la développer, que pour agiter une douzaine de types ou plus pendant cinq cents pages roma­nesques. Le moraliste a plus d’affinité avec le poète que le romancier. Confiez un Mac ou un PC aux mains d’un moraliste qui soit écrivain de premier ordre, il sera supérieur aux poètes.

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58

Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification d’utilité. Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe.

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59

Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.

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60

Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle demande à être développée.

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61

Dès que l’aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. Un courant d’innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt l’intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des croyances à l’immortalité pour les vieillards.

Suivant Jean-Luc Steinmetz, via des corrections positivantes et de nécessaires émondages, cette poésie dérive du Crépuscule du matin de Baudelaire, poème que voici débarrassé des inutiles retours-ligne dont ce rimeur narcissique le parsème : La diane chantait dans les cours des casernes, et le vent du matin soufflait sur les lanternes. C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants tord sur les oreillers les bruns adolescents ; où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, la lampe sur le jour fait une tache rouge ; où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd, imite les combats de la lampe et du jour. Comme un visage en pleurs que les brises essuient, l’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient, et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer. Les maisons çà et là commençaient à fumer. Les femmes de plaisir, la paupière livide, bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ; les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. C’était l’heure où parmi le froid et la lésine s’aggravent les douleurs des femmes en gésine ; comme un sanglot coupé par un sang écumeux le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ; une mer de brouillards baignait les édifices, et les agonisants dans le fond des hospices poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux. L’aurore grelottante en robe rose et verte s’avançait lentement sur la Seine déserte, et le sombre Paris, en se frottant les yeux, empoignait ses outils, vieillard laborieux. Sitôt trouvés, presque tous les pré-textes ducassiens sont évidents. Ici le doute paraît permis. En fait, la présente transformation est d’autant plus intéressante que certains spécialistes (nommément Roland F. Lack, l’auteur de Poetic of the pretext – Reading Lautréamont) en ont jugé le prétexte douteux. À l’examen, je la trouve certaine. On peut penser qu’à travers l’agaçante répétition des « C’était l’heure où » (quand en fait c’est le rose qui à l’aurore colore intensément l’horizon), ce fut l’agaçant syntagme : « L’aurore grelottante en robe rose et verte » qui motiva la correction du tout. Il est clair, sauf en mauvaise poésie, que l’aurore ne grelotte pas, et que, sans vexer la pudeur, elle ne porte pas de robe (ni rose, ni verte). Mais soyons positif, et gardons les mots aurore, robe, rose, qui ont le mérite, rare dans ce texte, de n’appeler que des idées gracieuses. Quelle phrase simple contiendra ces trois données ? Les jeunes filles, à titre de porteuses de robes, surgissent ici d’elles-mêmes de préférence à des femmes de plaisir, en gésine et autres pauvresses suivies par leurs seins traînant sur le pavé froid (il ne sera pas utile de garder le mot robe car il semble clair que d’honnêtes jouvencelles de 1870 ne circulent ni nues ni en djinns). Dès lors il paraît quasi automatique d’obtenir la phrase : Dès que l’aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. (Que mes amis enseignants testent sur leurs jeunes élèves mon hypothèse.) Au lieu d’ une mer de brouillards baignait les édifices nous aurons avantageusement « un courant d’innocence par­courant les vallons, les capitales » ; au lieu d’« agonisants dans le fond des hospices poussant des hoquets inégaux » et de « débauchés » sans envergure, quoi de mieux que le secours des « poètes les plus enthousiastes » ? En fin de liste, au lieu du « sombre Paris, vieillard laborieux », souriront des vieillards rassérénés, encouragés à croire en l’immortalité. Tout bénéfice pour une pensée positive ! Et l’agrément d’une « poésie » qui, entre toutes celles de Poésies 2, ravissait André Breton. Comme quoi les jeunes poètes ont tort d’être égoïstes, de se fatiguer devant des pages blanches à tenter de cadencer ils ne savent encore trop quoi ! Il y a assez à faire, pour un débutant, à corriger les vieux poètes, coupables de trop de strophes molles ! C’est ce qu’Isidore Ducasse, poète mort à moins de 25 ans, montre très bien, par l’exemple. Par ailleurs il fait très intelligiblement la théorie de sa pratique ; en fait il annonce la couleur 2§§ plus tôt, puis il corrige successivement ce poème crépusculaire et la strophe 5 du premier Chant de Maldoror.) Enchaînement qui saurait difficile­ment être tenu pour fortuit.

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62

J’ai vu les hommes lasser les moralistes à découvrir leur cœur, faire répandre sur eux la bénédiction d’en haut. Ils émettaient des méditations aussi vastes que possible, réjouissaient l’auteur de nos félicités. Ils respectaient l’enfance, la vieillesse, ce qui respire comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage à la femme, consacraient à la pudeur les parties que le corps se réserve de nommer. Le firmament, dont j’admets la beauté, la terre, image de mon cœur, furent invoqués par moi, afin de me désigner un homme qui ne se crût pas bon. Le spectacle de ce monstre, s’il eût été réalisé, ne m’aurait pas fait mourir d’étonnement : on meurt à plus. Tout ceci se passe de commentaires.

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63

La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne connaît qu’un des deux, en renonçant à l’autre, se prive de la totalité des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. Vauvenargues a dit « se prive d’une partie des secours ».

Celui qui ne posséderait que la raison, ne saurait rien du sentiment, serait comme un ordinateur, sans corps sensible, sans situation. Il serait dans la position d’un pur exécutant. Il ne pourrait se conduire qu’en vertu de programmes imposés. Celui qui ne posséderait que le sentiment, ne saurait rien de la raison, serait comme un animal, sans langage, sans capacité de comparer et d’objectiver ses impressions. Dans les deux cas, nous sortons de l’humanité. Cela suffit je pense pour que nous admettions que se priver de l’un de ces avantages revient à se priver de tous les secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

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64

Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l’âme dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne serait pas meilleure que l’autre, si je les avais faites. L’une ne peut pas être rejetée par moi. L’autre a pu être acceptée de Vauvenargues.

Isidore Ducasse montre ici l’étendue de sa tolérance : il ne va pas jusqu’à refuser d’entendre une vérité partielle. Il a raison, puisque c’est en lui prêtant l’oreille qu’il s’est rendu compte qu’il pouvait dire davantage, proférer une vérité plus large. S’il ne l’avait pas fait, je gage que nul ne l’aurait fait. Lambert a démontré en 1768 l’irrationnalité du nombre p. Lindemann en 1882 a fait mieux : il en a démontré la transcendance. En mathématique, les progrès se font naturellement pas à pas, chacun tenant compte de ses prédécesseurs. En littérature, la plupart des auteurs se lisent sans rien se dire, feignent qu’ils ne se sont pas lus, cachent leurs plagiats, trouvent en dessous d’eux de coopérer à la progression de la morale théorique.

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65

Lorsqu’un prédécesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il est dangereux que sa phrase subsiste à côté de l’autre. Il vaut mieux laisser au mot la signification du mal. Pour employer au bien un mot qui appartient au mal, il faut en avoir le droit. Celui qui emploie au mal les mots qui appartiennent au bien ne le possède pas. Il n’est pas cru. Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval.

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66

L’âme étant une, l’on peut introduire dans le discours la sensibilité, l’intelligence, la volonté, la raison, l’imagination, la mémoire.

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67

J’avais passé beaucoup de temps dans l’étude des sciences abstraites. Le peu de gens avec qui on communique n’était pas fait pour m’en dégoûter. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences lui sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant. Je leur ai pardonné de ne s’y point appliquer ! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l’étude de l’homme. C’est celle qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a plus qui l’étudient que la géométrie.

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68

Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on n’en parle point.

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69

Les passions diminuent avec l’âge. L’amour, qu’il ne faut pas classer parmi les passions, diminue de même. Ce qu’il perd d’un côté, il le regagne de l’autre. Il n’est plus sévère pour l’objet de ses vœux, se rendant justice à lui-même : l’expansion est acceptée. Les sens n’ont plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L’amour de l’humanité commence. Dans ces jours où l’homme sent qu’il devient un autel que parent ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se releva, l’âme, dans un repli du cœur où tout semble prendre naissance, sent quelque chose qui ne palpite plus. J’ai nommé le souvenir.

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70

L’écrivain, sans séparer l’une de l’autre, peut indiquer la loi qui régit chacune de ses poésies.

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71

Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques poètes. Spinoza, Malebranche, Aristote, Platon, ne sont pas Hégésippe Moreau, Malfilâtre, Gilbert, André Chénier.

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72

Faust, Manfred, Konrad sont des types. Ce ne sont pas encore des types raisonnants. Ce sont déjà des types agitateurs.

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73

Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d’un catafalque. Elles peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer.

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74

Le régulateur de l’âme n’est pas le régulateur d’une âme. Le régulateur d’une âme est le régulateur de l’âme, lorsque ces deux espèces d’âmes sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu’un régulateur n’est une régulatrice que dans l’imagination d’un fou qui plaisante.

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75

Le phénomène passe. Je cherche les lois.

MPh : Nous aimons à saisir les ressemblances des choses, les lois des phénomènes ; un penchant naturel nous porte à généraliser et à induire, fût-ce à l’aventure, et c’est ce qui fait le danger si souvent signalé et si rarement évité des analogies. Dans les Chants (V : 6), on avait : C’est, généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les ressemblances et les différences que recèlent, dans leurs naturelles propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons sympathique­ment curieuses […]. Alors que Lautréa­mont mettait l’accent sur la recherche des ressemblances en soi, poursuivie du point de vue de la curiosité poétique qu’elles présentent, Ducasse, repartant de la même phrase, accentue cette fois la finalité de cette recherche : le dégagement des lois. La première phase est amplificatrice, centrifuge, donne lieu à une phrase de dix lignes. La seconde est réductrice, centripète, ramène à une phrase d’une ligne.

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76

Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des hommes. Il ne faut pas se laisser dominer par l’accidentel.

77

Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie. La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie.

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78

Racine n’est pas capable de condenser ses tragédies dans des préceptes. Une tragédie n’est pas un précepte. Pour un même esprit, un précepte est une action plus intelligente qu’une tragédie.

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79

Mettez une plume d’oie dans la main d’un moraliste qui soit écrivain de premier ordre. Il sera supérieur aux poètes.

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80*

L’amour de la justice n’est, en la plupart des hommes, que le courage de souffrir l’injustice.

Pour prouver qu’on aime la justice, le mieux est de participer, par des interventions philosophiquement congrues, à l’extension et à la multiplica­tion des moyens qui coopèrent à la rendre inévitable pour tous. La plupart du temps, l’amour de la justice ne va pas jusque là. Il reste égoïste. Il ne sert au Juste qu’à conserver bonne opinion de soi, tandis qu’au-dehors dure l’injustice.

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81

Cache-toi, guerre.

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82a

Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L’analyse des sentiments exprime le bonheur, toute personnalité mise à part ; fait sourire. Les premiers élèvent l’âme, dépendamment de l’espace, de la durée, jusqu’à la conception de l’humanité, considérée en elle-même, dans ses membres illustres. La dernière élève l’âme, indépen­damment de la durée, de l’espace, jusqu’à la conception de l’humanité, considérée dans son expression la plus haute, la volonté ! Les premiers s’occupent des vices, des vertus ; la dernière ne s’occupe que des vertus.

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82b

Les sentiments ne connaissent pas l’ordre de leur marche. L’analyse des sentiments apprend à le faire connaître, augmente la vigueur des sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont l’expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière, tout est certitude. Elle est l’expression de ce bonheur qui résulte, à un moment donné, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou mauvaises. Elle emploie son calme à fondre la description de ces passions dans un principe qui circule à travers les pages : la non-existence du mal.

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82c

Les sentiments pleurent quand il le leur faut, comme quand il ne le leur faut pas. L’analyse des sentiments ne pleure pas. Elle possède une sensibilité latente, qui prend au dépourvu, emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de guide, fournit une arme de combat.

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82d

Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le sentiment ! L’analyse du sentiment, marque de la force, engendre les sentiments les plus énergiques que je connaisse.

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82e

L’écrivain qui se laisse tromper par les sentiments ne doit pas être mis en ligne de compte avec l’écrivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments, ni par lui-même.

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82f

La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales. L’âge mûr commence à raisonner. Il ne faisait que sentir, il pense. Il laissait vagabonder ses sensations : voici qu’il leur donne un pilote.

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82g

Si je considère l’humanité comme une femme, je ne développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mûr s’approche. Son esprit change dans le sens du mieux.

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82h

L’idéal de sa poésie changera. Les tragédies, les poèmes, les élégies ne primeront plus. Primera la froideur de la maxime ! Du temps de Quinault, l’on aurait été capable de comprendre ce que je viens de dire. Grâce à quelques lueurs, éparses, depuis quelques années, dans les revues, les in-folio, j’en suis capable moi-même.

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82h

Le genre que j’entreprends est aussi différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le mal, sans indiquer le remède, que ce dernier ne l’est pas des mélodrames, des oraisons funèbres, de l’ode, de la stance religieuse. Il n’y a pas le sentiment des luttes.

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83

Elohim est fait à l’image de l’homme.

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84

Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté. L’incontradition est la marque de la certitude.

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85

Une philosophie pour les sciences existe. Il n’en existe pas pour la poésie. Je ne connais pas de moraliste qui soit poète de premier ordre. C’est étrange, dira quelqu’un.

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86

C’est une chose horrible de sentir s’écouler ce qu’on possède. L’on ne s’y attache même qu’avec l’envie de chercher s’il n’a point quelque chose de permanent.

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87

L’homme est un sujet vide d’erreurs. Tout lui montre la vérité. Rien ne l’abuse. Les deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu’ils ne manquent pas de sincérité, s’éclaircissent l’un l’autre. Les sens éclaircissent la raison par des apparences vraies. Ce même service qu’ils lui font, ils le reçoivent d’elle. Chacun prend sa revanche. Les phénomènes de l’âme pacifient les sens, leur font des impressions que je ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à l’envi.

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88

La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo ! Pauvre Racine ! Pauvre Coppée ! Pauvre Corneille ! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron ! Tics, tics et tics.

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89

Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est l’ignorance où se trouvent les hommes en naissant. La deuxième est celle qu’atteignent les grandes âmes. Elles ont parcouru ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils savent tout, se rencontrent dans cette même ignorance d’où ils sont partis. C’est une ignorance savante, qui se connaît. Ceux d’entre eux qui, étant sortis de la première ignorance, n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, font les entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne jugent pas plus mal de tout que les autres. Le peuple, les habiles composent le train d’une nation. Les autres, qui la respectent, n’en sont pas moins respectés.

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90

Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est fini, nos connaissances sont solides.

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91

L’amour ne se confond pas avec la poésie.

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92

La femme est à mes pieds !

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93

Pour décrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matériaux de la terre. Il faut laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont, afin d’embellir la vie par son idéal. Tutoyer Elohim, lui adresser la parole, est une bouffonnerie qui n’est pas convenable. Le meilleur moyen d’être reconnaissant envers lui, n’est pas de lui corner aux oreilles qu’il est puissant, qu’il a créé le monde, que nous sommes des vermisseaux en comparaison de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes peuvent se dispenser de le lui apprendre. Le meilleur moyen d’être reconnaissant envers lui est de consoler l’humanité, de rapporter tout à elle, de la prendre par la main, de la traiter en frère. C’est plus vrai.

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94

Pour étudier l’ordre, il ne faut pas étudier le désordre. Les expériences scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma sœur, le sentiment des infortunes n’ont rien à faire ici-bas.

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95

Toutes les lois ne sont pas bonnes à dire.

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96

Étudier le mal, pour faire sortir le bien, n’est pas étudier le bien en lui-même. Un phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause.

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97

Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.

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98

Une logique existe pour la poésie. Ce n’est pas la même que celle de la philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. Les poètes ont le droit de se considérer au-dessus des philosophes.

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99

Je n’ai pas besoin de m’occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais faire ce que je fais. Je n’ai pas besoin de découvrir quelles choses je ferai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence.

100

Il y a de l’étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les poètes renferment le penseur. Chaque caste soupçonne l’autre, développe ses qualités au détriment de celles qui la rapprochent de l’autre caste. La jalousie des premiers ne veut pas avouer que les poètes sont plus forts qu’elle. L’orgueil des derniers se déclare incompétent à rendre justice à des cervelles plus tendres. Quelle que soit l’intelligence d’un homme, il faut que le procédé de penser soit le même pour tous.

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101

L’existence des tics étant constatée, que l’on ne s’étonne pas de voir les mêmes mots revenir plus souvent qu’à leur tour : dans Lamartine, les pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de sa mère ; dans Hugo, l’ombre et le détraqué, font partie de la reliure.

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102

La science que j’entreprends est une science distincte de la poésie. Je ne chante pas cette dernière. Je m’efforce de découvrir sa source. À travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs de billard distingueront le développement des thèses sentimentales.

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103

Le théorème est railleur de sa nature. Il n’est pas indécent. Le théorème ne demande pas à servir d’application. L’application qu’on en fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre la matière, contre les ravages de l’esprit, application.

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104

Lutter contre le mal, est lui faire trop d’honneur. Si je permets aux hommes de le mépriser, qu’ils ne manquent pas de dire que c’est tout ce que je puis faire pour eux.

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105

L’homme est certain de ne pas se tromper.

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106a

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire. Nous nous efforçons de paraître tels que nous sommes. Nous travaillons à conserver cet être imaginaire, qui n’est autre chose que le véritable.

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106b

Si nous avons la générosité, la fidélité, nous nous empressons de ne pas le faire savoir, afin d’attacher ces vertus à cet être. Nous ne les détachons pas de nous pour les y joindre.

L’homme intérieur – être imaginaire, véritable – s’enrichit des grâces qu’il n’arbore pas, qu’il laisse à ses actes le soin de nommer. Il joint à son être les vertus qu’il refuse de détacher de lui.

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106c

Nous sommes vaillants pour acquérir la réputation de ne pas être poltrons. Marque de la capacité de notre être de ne pas être satisfait de l’un sans l’autre, de ne renoncer ni à l’un ni à l’autre.

L’homme extérieur – être visible, vrai – se glorifie des vertus qu’il met en acte, qu’il laisse à ses actions le soin de nommer. Il joint à sa réputation les actions qu’il accepte de détacher de lui.

Il a besoin de son approbation intérieure, il veut en outre la réputation dont il est digne. Il est capable de n’être satisfait que par leur réunion. S’il était capable de se satisfaire de ses virtualités, son bonheur ne profiterait qu’à lui-même, il serait égoïste. S’il était capable de se satisfaire de sa réputation, il est à parier qu’il se résoudrait à des actions dont le brillant de devrait rien à la vertu. S’il est bon à quelque chose, c’est qu’il est capable de ne renoncer ni à la vertu, ni à la réputation.

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106d

L’homme qui ne vivrait pas pour conserver sa vertu serait infâme.

Pascal écrit : « Car qui ne mourrait pas pour conserver son honneur, celui-là serait infâme », phrase qui réfère à la morale païenne où le sujet fait dépendre le jugement de sa valeur de tribunaux d’honneur, suppose qu’on rachète ses fautes par sa vie, qu’on l’expose pour raison d’honneur. La conclusion de Ducasse va dans le sens de la morale pratique : l’infamie consisterait à mourir, quand notre vertu peut encore être utile à l’humanité. Cette conclusion, qui tient compte du prix des facultés individuelles, de la perte que constitue la mort de leur détenteur, est sans ambiguïté. La position de Pascal (dont on sait par ailleurs qu’il hait le moi, tient les martyrs pour témoins probants) est moins claire. La

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107

Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

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108

La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image d’Elohim, des défauts pour montrer qu’elle n’en est pas moins que l’image.

Pascal avait écrit : pas plus. Au total, Pascal, Ducasse s’accordent pour estimer que la nature n’est ni plus, ni moins que l’image d’Elohim. Le pas plus de Pascal a un ton de déception : espérait-il qu’elle fût davantage? Le pas moins de Ducasse a le ton de la satisfaction : que veut-on de plus? Que la nature soit l’image d’Elohim, qu’il soit possible d’y détecter, voire d’y mettre en œuvre les éléments de transcendance inclus dans la définition d’Elohim, c’est déjà immense.

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109a

Il est bon qu’on obéisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend justes. On ne les quitte pas.

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109b

Quand on fait dépendre leur justice d’autre chose, il est aisé de la rendre douteuse.

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109c

Les peuples ne sont pas sujets à se révolter.

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110a

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature. Ils croient le suivre.

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110b

Il faut avoir un point fixe pour juger. Où ne trouverons-nous pas ce point dans la morale ?

Br. 383

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ?

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111

Rien n’est moins étrange que les contrariétés que l’on découvre dans l’homme. Il est fait pour connaître la vérité. Il la cherche.

Si, dans l’homme, sujet vide d’erreurs, n’existait un principe producteur de traits inconciliables, nous manquerions d’un générateur d’erreurs. Nous manquerions du fond sur lequel la vérité peut prendre figure. La recherche des traits typiques de celle-ci n’aurait même pas commencé. L’homme serait sans dessein, sans but, sans trait corrigible. Il serait absurde. Ses contrariétés lui font sentir qu’il a un travail à faire. Il comprend qu’il n’est pas incorrigible. Son existence prend sens. Il se dirige vers sa propre conciliation. Un horizon de lumière l’éclaire. Il accepte de nommer son objectif : la vérité.

Quand il tâche de la saisir, il s’éblouit, se confond de telle sorte, qu’il ne donne pas sujet à lui en disputer la possession.

En effet elle lui est propre. Ceux qui ne l’ont pas pressentie ne voient pas pourquoi ils disputeraient un bien, qu’ils ignorent, à un ébloui, qu’ils mépri­sent. Les autres en possèdent déjà leur part, savent qu’elle est unanime, qu’elle leur est d’autant mieux assurée que ceux qui la possèdent avec eux sont plus nom­breux. (Nous ne sommes pas jaloux de ceux qui parlent notre langue : s’ils se multiplient, nous en sommes ravis.)

Les uns veulent ravir à l’homme la connaissance de la vérité, les autres veulent la lui assurer.

Les premiers sont les distracteurs, les trublions, les contresensiques, les pêcheurs en eau trouble, les vendeurs de ce qui n’est pas monnayable. Leur liste est longue. Les seconds sont ceux qui, commençant à saisir ce qu’écrire veut dire, ne tendent qu’à le saisir plus étroitement. Ils cherchent la meilleure prise. Ils savent que l’assurance humaine en dépend.

Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu’ils détruisent l’embarras de l’homme.

Il est impossible de se tromper longtemps sur l’appartenance d’un individu à l’une ou l’autre caste. Leurs visées ne sont pas de même forme. La visée des ébranleurs est plurielle, incohérente. La visée des assureurs est une. La première est insaisissable. La seconde est certaine. L’homme n’a pas l’embarras du choix.

Il n’a pas d’autre lumière que celle qui se trouve dans sa nature.

La lumière naturelle suffit. Plusieurs lumières se contrarieraient. Leur combat produirait le trouble, jetterait l’obscurité : ce serait absurde. C’est justement ce qui paraît avoir lieu avec les prétendues lumières de ceux qui croient qu’Elohim a besoin d’incarnations particulières pour traduire ses des­seins, lui servir de facteurs, distribuer son courrier. Ces messagers ivres se croient élus, jettent le trouble, causent des guerres, révèlent leur caste. Si l’on compare le bilan des artisans de la raison, qui n’ont connu que la lumière naturelle, avec celui des extra-lucides bénéficiaires de prétendues lumières surnaturelles, le second est aussi honteux pour ces illuminés, qu’outrageant pour la divinité qui les aurait éclairés, s’il était permis d’abaisser le sens de Dieu jusqu’à le supposer fabriquant de tels lumignons ; le premier est splendide : il contient la mathématique, la physique, les merveilles de la technique, issues d’une meilleure connaissance des capacités des êtres compris dans ce que nous appelons, par un abus de langage qui verra sa fin, la matière : tout ce que l’homme a fait pour unanimiser son élan. Si la science était moins modeste, elle se serait appellée la religion de l’humanité. Mais le mot religion a traîné dans tant de si sales caniveaux, charrié tant d’ordure, ordonné tant de crimes, prétexté tant d’ignominies, qu’on ne voit pas pourquoi l’on disputerait cet os aux chiens de Ron Hubbard. Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval.

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112

Nous naissons justes.

La nature nous pourvoit à la naissance d’un régulateur adapté aux mesures que nous avons à prendre. La raison, les sens sont ici en accord parfait.

Chacun tend à soi. C’est envers l’ordre.

Variante du dicton : Charité bien ordonnée… (principe hors de discussion).

Il faut tendre au général.

La pente vers soi n’est qu’une base : examinant, mûrissant, l’homme comprend que son intérêt privé est immergé dans l’intérêt collectif, son plus sûr garant.

La pente vers soi est la fin de tout désordre, en guerre, en économie.

La pente vers soi, loin de contrarier la tendance au général, l’annonce, la préfigure, la conditionne. La tendance au général, loin de contrarier la pente vers soi, l’amplifie, la couronne, l’accomplit. La connaissance de leur mutualité veut une organisation sociale où la satisfaction de tous, loin d’exiger de ses membres le sacrifice de soi, permet à chacun de se développer dans des circonstances optimales.

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113

Les hommes*, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser.

C’est en effet la façon ordinaire des gens aisés, sains et informés, de supporter les malheurs virtuels, en particulier ceux d’autrui.

C’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation richissime. Elle ne va pas à guérir le mal. Elle le cache pour un peu de temps. En le cachant, elle fait qu’on pense à le guérir.

Elle fait qu’on y pense comme il convient d’y penser : sans y mêler une passion aveuglante, en concentrant son attention sur la pratique. Si l’on y pensait moins distraitement, on n’en percevrait que le feu (auquel on serait tenté d’opposer un autre feu) et non la forme, seule prise efficace dont nous disposions sur le mal. N’y point penser le maintient caché, ce qui le réduit à sa forme pensable, part par où il est accessible au traitement. Ainsi, sur le billard, cache-t-on judicieusement au chirurgien tout ce qui n’est pas la zone opératoire.

Par un légitime renversement de la nature de l’homme, il ne se trouve pas que l’ennui, qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison. Voilà tout.

L’ennui, conséquence courue de l’éloignement des passions communes, tend à produire son propre remède en favorisant le développement de la passion intellectuelle, qui commence par le goût des jeux divertissants. Bien relatif (en tant qu’il accompagne la délivrance du feu des passions moins formelles), il n’est pas un grand bien : il n’est que le commencement probable de la diminution de la cause des maux. C’est peu, et c’est beaucoup.

Le divertissement, qu’il regarde comme son plus grand bien, est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux. L’un et l’autre sont une contre-preuve de la misère, de la corruption de l’homme, hormis de sa grandeur.

Le divertissement est le premier pas pour échapper à l’ennui ; il appartient encore au mal, mais il en est la marche ultime ; un pas au-dessus, nous sommes dans la recherche effective des causes, qui appartient déjà au positif. Méré se divertissait aux dés ; consultant Pascal sur la répartition des chances à ce jeu, il donna à ce penseur l’occasion de fonder le calcul des probabilités, l’un des meilleurs instruments de comparaison des biens et des maux. Ce bel enchaînement montre la richesse de l’esprit humain, sa coopérabilité, son intégrité, sans parler de sa grandeur.

L’homme s’ennuie, cherche cette multitude d’occupations. Il a l’idée du bonheur qu’il a gagné ; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses extérieures. Il se contente. Le malheur n’est ni dans nous, ni dans les créatures. Il est en Elohim.

Résumé du cycle : 1° ennui ; 2° divertissement ; 3° idée du bonheur conquis ; 4° intériorisation ; 5° extériorisation ; 6° satisfaction ; 7° sens du malheur.

Après 1°-2°, l’homme est porté à réfléchir à la nature du bonheur que lui pro­curent ses occupations ; il trouve (3°) qu’il n’est qu’un effet de sa bonté intérieure, exaltée à travers des actions qu’un observateur superficiel jugerait simplement distrayantes ; il veut alors rendre cette bonté publique (4°), faire qu’on la salue comme telle : c’est la métamorphose (5°) bien connue, mais souvent tardive, de l’homme d’affaires en philanthrope ; métamorphose satisfaisante (6°). On doit noter que durant ce cycle, en aucune étape duquel l’homme ne sort de lui-même, il ne rencontre nulle part le malheur. C’est logique, puisque l’homme n’est autre que le vrai nom de la bonté : le malheur n’est ni en lui, ni dans les créatures. Il faut dont qu’il ait une autre source. Elle se trouve dans l’imagination, qui procède du sens de la transcendance, selon quoi toute satisfaction n’est jamais que temporaire. Ce sens ne pouvant, par hypothèse, avoir sa source en nous-mêmes, nous disons qu’il est en Elohim (nom propre que nous affectons au sens intime de la transcendance ; l’esprit fait ainsi en lui deux parts : la part finie, qu’il appelle bonté ou «homme» ; et la part infinie, transcendante, qu’il appelle malheur ou «Elohim»). N’était le sens de la transcendance, nous nous contenterions à peu de prix (il n’y aurait pas de passage 6°-7°, encore moins de retour à 1°). Par la grâce d’Elohim, tout contentement temporaire vire au sentiment du malheur, dont l’ennui est l’état bénin. L’esprit exige davantage. Le progrès est à ce prix. (cf. 107).

* La virgule après «Les hommes» peut être omise. C’est une invite manifeste au lecteur de rectifier les imperfections de la forme, ce qui se fait quasi automatiquement au cours du travail du développement. Il est clair que ce ne sont pas tous les hommes qui ont pu guérir de la mort, de la misère, etc. mais seulement les privilégiés disposant d’assez de biens pour s’en garder à bonne distance.

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114

La nature nous rendant heureux en tous états, nos désirs nous figurent un état malheureux. Ils joignent à l’état où nous sommes les peines de l’état où nous ne sommes pas. Quand nous arriverions à ces peines, nous ne serions pas malheureux pour cela, nous aurions d’autres désirs conformes à un nouvel état.

La nature nous rend heureux en tous états. Par une utile aberration de l’imagination, nos désirs, travestissant l’état E où nous sommes, nous le figurent malheureux ; ils joignent ainsi à cet état E, comme lui étant inhérentes, les peines qui sont en fait impliquées par son rapport angulaire à l’état imaginaire E’ que nous nous figurons. Si nous arrivons dans l’état E’ dont l’image occasionna ces peines, le malheur que nous nous figurerons alors différera de celui qui a motivé notre départ de l’état E initial : nos désirs, conformes à l’état d’arrivée E’, communiqueront à celui-ci une valeur nouvelle du malheur en fonction d’un tiers état E ». Ainsi, le désir parvient, grâce au mirage volatil du malheur, formé à partir de l’état E où nous sommes, à nous faire migrer vers un nouvel état E’, lequel autorise des mirages nouveaux. Si la succession de ces mirages nous fatigue, nous avons toujours la ressource de revenir à l’état de nature, qui est notre état de base, heureux. Le sommeil est pour cela le moyen le plus court. Les rêves de la nuit dissipent les fictions des rêveries du jour.

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115

La force de la raison paraît mieux en ceux qui la connaissent qu’en ceux qui ne la connaissent pas.

Connaître sa force coopère à la faire paraître sous son meilleur jour. C’est vrai de la force physique. C’est vrai de la force morale. C’est aussi vrai de la force de la raison.

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116

Nous sommes si peu présomptueux que nous voudrions être connus de la terre, même des gens qui viendront quand nous n’y serons plus. Nous sommes si peu vains, que l’estime de cinq personnes, mettons six, nous amuse, nous honore.

Il n’y a nulle présomption à vouloir être connu de tous, puisque c’est le meilleur moyen de faire paraître notre vraie force : cette ambition prouve que notre but est la vérité, que nous ne craignons pas de nous y mesurer, fût-ce au prix de notre abaissement. Il y a encore moins de vanité à nous faire honneur de l’estime d’un petit cercle, à nous en amuser : cette satisfaction prouve qu’en dépit de notre passion de la vérité universelle, nous savons nous réjouir en petit comité. Double témoignage de notre faculté d’adaptation aux grandes choses comme aux petites. (Cette maxime, où Pascal est modifié au minimum, et où le mécanisme de renversement du pessimisme à l’optimisme joue en toute naïveté, fait voir en plein jour qu’il n’y a pourtant pas équivalence entre les points de vue – comme le voudrait Paulhan – mais

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117

Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige.

C’est parce que notre mesure est faible. Le beaucoup nous accable. Un détail plaisant nous réveille, nous fait sourire, nous ramène à la mesure humaine.

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118

La modestie est si naturelle dans le cœur de l’homme, qu’un ouvrier a soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en veulent. Les poètes, surtout! Ceux qui écrivent en faveur de la gloire veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit. Ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me vante d’avoir cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même.

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119

Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du monde en général ne reste pas la même.

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120

L’esprit du plus grand homme n’est pas si dépendant, qu’il soit sujet à être troublé par le moindre bruit du Tintamarre, qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le silence d’un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut pas le bruit d’une girouette, d’une poulie. La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. C’en est assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu’elle puisse trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec, trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes.

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121

L’objet de ces gens qui jouent à la paume avec tant d’application d’esprit, d’agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis qu’ils ont mieux joué qu’un autre. C’est la source de leur attachement. Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qui ne l’avait pu être jusqu’ici. Les autres s’exposent aux périls, pour se vanter d’une place qu’ils auraient prise moins spirituellement, à mon gré. Les derniers se tuent pour remarquer ces choses. Ce n’est pas pour en devenir moins sages. C’est surtout pour montrer qu’ils en connaissent la solidité. Ceux-là sont les moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On peut penser des autres qu’ils ne le seraient pas, s’ils n’avaient pas cette connaissance.

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122

L’exemple de la chasteté d’Alexandre n’a pas fait plus de continents que celui de son ivrognerie a fait de tempérants. On n’a pas de honte de n’être pas aussi vertueux que lui. On croit n’être pas tout à fait dans les vertus du commun des hommes, quand on se voit dans les vertus de ces grands hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple. Quelque élevés qu’ils soient, ils sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l’air, séparés de notre société. S’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont les pieds aussi haut que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, s’appuient sur la même terre. Par cette extrémité, ils sont aussi relevés que nous, que les enfants, un peu plus que les bêtes.

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123

Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader.

Une persuasion complète, c’est-à-dire la persuasion, empiète sur la liberté du lecteur, rétive à ce que l’auteur lui mâche tout le travail. L’auteur fraternel prend le lecteur par la main, l’amène, par un heureux entrain, à continuer ce qu’il a amorcé. C’est en complétant les démonstrations, où le premier avait laissé des lacunes, que le second se persuade de la bonté de la raison qu’ils ont en commun. Car on se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres (Pascal).

 

 

 

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Vauvenargues, qui n’avait jusqu’ici fourni matière qu’à trois corrections (§§ 3, 6 et 63), va fournir la matière de presque toutes celles qui suivent. Du §124 au §159, trois §§ seule­ment ne proviennent pas de ses Maximes et réflexions : ce sont les §§ 137 (Lamartine), 140,142 et 159 (maximes originales).

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124

Le désespoir est la plus petite de nos erreurs.

La plus petite en tant que c’est la première où tombe un esprit sensible. Ce n’est pas nécessairement la moins grave, s’il arrive que l’esprit s’y complaise. Qu’il constate que c’est une faute vénielle : il s’en relèvera par une confiance en soi suffisante.

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125

Lorsqu’une pensée s’offre à nous comme une vérité qui court les rues, que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c’est une découverte.

Une pensée qui a assez de mollet pour courir les rues témoigne d’une capacité musculaire qui vaut bien que nous lui consacrions notre attention. En y réfléchissant, nous y trouvons davantage que dans les produits d’une originalité recherchée. Telle est la force des maximes. C’en est aussi la limite.

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126

On peut être juste, si l’on n’est humain.

Au cas où l’humanité, avec les sentiments de bonté qui lui sont propres, ferait, exceptionnellement ou constitutionnellement, défaut, le sens de la justice peut sup­pléer à cette déficience relative. D’un point de vue élargi, nous dirons que cette suppléance est une promotion. On peut en effet soutenir que la justice, la justesse n’est accessible que d’un point de vue supérieur au sens humain, l’englobant comme particularité. Comment y accéder ? Y prétendre, n’est-ce pas penser plus haut que sa tête ? Contre les philosophes qui voient dans l’humanisme une doctrine de justice, Isidore Ducasse, marquant la priorité des principes sur les fantaises de l’espèce, anticipe abstraitrement ce qu’Audiberti nommera l’ab­humanisme, lequel, au registre de l’ensemblisme, côtoya le structuralisme dans un commun souci de désaffection envers le régiona­lisme humain (cf. Correspondance Audiberti – Lévi-Strauss) ; quant au terme d’ahumain (hum) dont Lacan ne se déclare d’aucune façon affligé qu’on ait marqué son propos [Écrits, p. 827; veuillez noter la prudence de la litote; l’auteur s’abstient soigneusement d’applaudir à tout rompre], c’est un abhumanisme asthmatique qui manque bizarrement de contenu positif : il palpe la forme du mal, il ne va pas jusqu’à anticiper celle du bien (la croyance freudienne en la fatalité du naufrage prédomine) ; autant vaut l’anti-humanisme de Foucault, philosophe dont on verrait bientôt que ce n’est pas dans la solidité de principes uniformes qu’il puise son inspiration contestante, mais dans une manière d’opportunisme offert aux dérives. S’opposer à l’humanisme est lui faire trop d’honneur ; il suffit de constater sa partialité. Il est remarquable que les poètes l’ont fait avant et mieux que les philosophes.

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127

Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants.

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128

L’inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des hommes sont à prix d’argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.

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129

Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans leurs affaires. C’est la marque d’un naturel peu féroce, lorsque le plaisir rend humain.

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130

La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.

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131

*C’est offenser les humains que de les louer au delà de leur mérite.

Beaucoup de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu’on les apprécie.

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132

Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.

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133

Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux, ce qu’on appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la fortune, le repos, s’il leur faut superposer la vigueur de ses sentiments, l’essor de son génie.

Le mérite, la gloire ne nous rendent pas malheureux. Le malheur, s’il arrive, ne mérite pas nos regrets. La vigueur de nos sentiments, l’essor de notre génie nous permettent de supporter jusqu’à la fortune, jusqu’au repos.

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134

On estime les grands desseins, lorsqu’on se sent capable des grands succès.

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135

La réserve est l’apprentissage des esprits.

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136

On dit des choses solides, lorsqu’on ne cherche pas à en dire d’extraordinaires.

cf le parallèle d’Heisenberg entre le peintre abstrait et le physicien.

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137

Rien n’est faux qui soit vrai ; rien n’est vrai qui soit faux. Tout est le contraire de songe, de mensonge.

Rien n’est plus assuré que la partition du vrai et du faux. Le songe, le mensonge ne sont que l’effet d’une éclipse momentanée de la volonté. – Cela posé, qui est ferme,

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138

Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n’y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices imagi­naires.

Ce que la nature a fait aimable n’est pas vicieux. Nul siècle, nul peuple n’est parvenu à établir des vertus, des vices imaginaires.

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139

On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.

La vie, la mort ont des beautés homogènes.

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140

Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d’utilité. Ce n’est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n’importe quel mot une signification d’utilité. C’est encore le moraliste!

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141

[Phylogenèse]. Qui considère la vie d’un homme y trouve l’histoire du genre. Rien n’a pu le rendre mauvais.

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142

Faut-il que j’écrive en vers pour me séparer des autres hommes ? Que la charité prononce !

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143-144

*Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu’ils veulent leur bien. Ils veulent aussi le leur propre. Ils ont assez d’esprit pour ne pas séparer le premier du second : la générosité jouit des félicités d’autrui comme si elle en était responsable.

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145

*L’ordre domine dans le genre humain : il est général. C’est dire que la raison, la vertu des particuliers n’y sont pas les plus fortes. (Il y aurait de l’impertinence à prétendre que la généralité de l’ordre a attendu pour exister que les particuliers tempérassent leurs conduites.)

L’implication de Vauvenargues : « Si l’ordre domine dans le genre humain, c’est que la raison et la vertu y sont les plus fortes » est typiquement pré-libérale. Les classiques (Voltaire compris, qui polémique contre les physiocrates) n’imaginent pas de rupture logique entre les niveaux : si un ordre se constate au niveau global, celui de la société, c’est, pensent-ils, qu’un ordre homogène – déclaré raison, vertu – opère au niveau local, celui des individus. Mande­ville sera l’un des premiers à populariser l’option contraire (vices privés, vertus publiques). La leçon à retenir est l’opposition entre ordre et organisation : l’organisation tolère, encourage, se nourrit de la plus grande variété des conduites indivi­duelles ; l’ordre s’évertue à les réduire.

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146

*Les princes font peu d’ingrats : ils donnent tout ce qu’ils peuvent.

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147

*On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. De là à croire que l’imperfection a seule le droit de nous plaire!…

Il faut accorder au particularisme que les faiblesses des hommes les relient avec au moins autant de force que pourraient le faire le vice, l’indifférence, l’oubli de la vertu.

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148

*Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu’à titre d’amis ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu’ils nous doivent leur inimitié. (Le devoir se limite à l’échange des services, ne s’étend pas aux sentiments ; cela montre que l’amitié, qui n’est pas qu’un sentiment, est seule constructive).

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149

Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône.

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150

Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les devoirs. Nous disons que tout peut remplir le cœur de l’homme.

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151

*Tout vit par l’action. De là, communication des êtres, harmonie de l’uni­vers. Cette loi si féconde de la nature, nous trouvons que c’est un vice dans l’homme. Il est pourtant forcé d’y obéir : il ne peut subsister dans le repos. Qu’en conclure? – Qu’à l’instar du gaz, il est partout à sa place !

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152

On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs mouvements. Dans la main d’Elohim, instrument aveugle, ressort insensible, le monde attire nos hommages. Les révolutions des empires, les faces des temps, les nations, les conquérants de la science, cela vient d’un atome qui rampe, ne dure qu’un jour, détruit le spectacle de l’univers dans tous les âges.

Dans la phrase : « Dans la main d’Elohim, instrument aveugle, ressort insensible, le monde attire nos hommages », l’apposition instrument aveugle, ressort insensible, peut aussi bien s’appliquer à l’antécédent, Elohim, qu’au conséquent, le monde. Cette ambiguïté syntaxique (exemple de fausse-relation) est une preuve (entre cent) de l’humour de l’auteur, de la confiance qu’il fait au bon sens du lecteur : il est clair qu’un ressort n’a pas de main. Ce n’est que par la grâce de la conduite d’Elohim que le monde, char magnifique, s’attire nos hommages. En contraste avec cette conduite harmonieuse, les entomologistes relèvent, dans la vessie du monde, un grain graveleux, un atome rampant, un éphémère farceur : c’est ce folliculaire qui, sévissant à travers les âges, parvient à détruire le spectacle de l’univers. Peu importe à l’univers, qui n’en a que faire, comme au philosophe, capable de se situer au point de vue de la conscience. Mais, les amateurs de spectacle ont le droit de se plaindre.

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153

*Il y a plus de vérité que d’erreurs, plus de bonnes qualités que de mauvaises, plus de plaisirs que de peines.

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153a

Nous aimons à contrôler le caractère. Nous nous élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous enrichissons de la considération dont nous la comblâmes. Nous croyons ne pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l’humanité, ne pas pouvoir médire du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli les livres d’hymnes en faveur de la nature. L’homme est en disgrâce chez ceux qui pensent. C’est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus ?

Chacun aime à contrôler son caractère : il cultive en soi les qualités humaines les plus marquées ; il renforce, si elles sont utiles, les moins favorisées ; sinon il les délaisse. Par ce jardinage intime, chacun est susceptible de s’élever, au moins sur quelque point, au-dessus du commun des hommes. Tous s’enrichissent de la considération dont l’espèce est comblée. Nous croyons ne pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l’humanité, et nous avons raison. Nous croyons ne pas pouvoir médire du genre sans nous mettre nous-mêmes en cause, et c’est là que nous nous abusons : cette implication n’est pas si étroite qu’elle nous interdise de voir les défauts du genre humain, de les signaler, de tendre à les corriger. La vanité ridicule qui consiste à se parer, chacun pour soi, des perfections de l’espèce en faisant l’impasse sur ses défauts, a rempli les livres d’hymnes en faveur de la nature. On peut honorer sa mère sans lui faire l’injure de la laurer d’une perfection qu’elle ne possède pas. Par suite de ces louanges inconsidérées, l’homme, sébastien fléché, est tombé en disgrâce chez les penseurs sérieux, outrés d’un tel mélange de généralités. Cette disgrâce reste discrète pourtant : c’est à qui chargera l’homme de moins de vices. Pourquoi l’accabler, en effet? N’est-il pas capable, sans le secours des moralistes, de tirer leçon de chacune de ses erreurs? Ne s’est-il pas relevé autant de fois qu’il est tombé? Accusé de vices irrémissibles, ne s’est-il pas fait restituer ses vertus? En dépit de ses crimes, de ses faiblesses, de ses excès, quel rival l’homme a-t-il dans notre estime?

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154

Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes. Sur ce qui concerne les mœurs, comme sur le reste, le moins bon est enlevé. Nous avons l’avantage de travailler après les anciens, les habiles d’entre les modernes.

Si l’on se borne à considérer la quantité d’ouvrages incorrigés, de pensées figées, collectionnées comme papillons empalés sur la foi de la beauté de l’expression, la biblio­thèque existante apparaît le brouillon, le germe d’une bibliothèque à venir bien plus vaste et plus savoureuse. Dans le cadre d’un programme de correction universelle, les écrits spontanés ne sont que la base avantageuse des écrits critiques. Si ce travail est opéré avec la joie qu’il implique, une chose persistera dans la métamorphose attendue : j’ai nommé la poésie.

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155

Nous sommes susceptibles d’amitié, de justice, de compassion, de raison. Ô mes amis! qu’est-ce donc que l’absence de vertu?

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156

Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.

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157

*Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu nous corriger de nos défauts. [Nous ne nous savions pas si susceptibles.]

Rechute appelle ici un sens voisin de chute (morceau rejeté). Le moi, soucieux de son intégrité, s’étonne de la voir si facilement compromise, de se trouver rectifié sans l’avoir décidé : quelques malheurs y ont suffi. Cette maxime va dans le sens général de la critique du moi, toujours porté à s’attribuer un mérite qui, pour l’essentiel, revient à sa participation à une entité plus englobante.

29-07-90

1. Les textes de Poésies II portent, souvent à l’ex­trême, ce trait de la maxime qui con­siste à résoudre le texte en phrases simples (réduites à une proposition principale). De ce parti syntaxique vient une partie de leur obscurité. Cela met en évidence, par contraste, l’importance, pour l’intégration sémantique, de ces marqueurs logiques qui, simulant un tissu conjonctif à coup de con­jonctions (cf. les « Car » à l’incipit chez BHL), tracent entre les propositions une continuité parfois plus illusoire qu’effective. L’éclatement se manifeste aussi, globalement, par le fait déjà remarqué de la dispersion des énoncés (qu’on peut amender àAnnexe 1). Au total, on a un sens répandu dans tout le texte, ce qui lui donne un caractère de synchronicité qui est celui d’un champ de travail, non celui d’un discours suivi (qu’il contient à l’état virtuel). Cet effet, l’auteur suggère qu’il fait tout ses efforts pour le produire : en douterions-nous (songeant que l’expression de la pensée spontanée est obscure sans effort) qu’il nous faudrait du moins admettre qu’il n’a presque rien fait pour le tempérer. Coutumiers du zapping, nous sommes mieux disposés à intégrer un sens éclaté qu’un Remy de Gourmont, lequel jugeait que, dans les Poésies, la pensée « s’en va, s’en va… ». Mais, comme toujours chez Ducasse, il existe une composition qui, au-delà du souci du sens séquentiel, immédiatement intégrable – propre au pédagogue, au moraliste comme au récitant – participe d’une conception harmonique. Comme l’ont remarqué les lecteurs qui pour lire ont des oreilles, notre poète s’inscrit mieux dans la lignée des musiciens que dans celle des littérateurs. C’est un lecteur immédiat de recherches avancées en matière de théorie musicale (la Théorie physiologique de la musique de Helmholtz a paru en 1868) qui s’applique à ordonner les maximes corrigées dont il fait ses poésies.

 

 

 

 

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