D’un gentil homme de lettres

BARBEY D’AURÉVILLY (Léon-Louis-Frédéric , dit Jules ), littérateur français, né à Saint-Sauveur-le-Vicomte, le 28 septembre 1808 selon Quérard ; en 1811, selon le Dictionnaire des contemporains, qui ne donne à l’écrivain que le prénom de Jules et se tait sur ses débuts littéraires. Ces débuts sont cependant curieux à rappeler et serviraient au besoin à expliquer les passes d’armes théâtrales auxquelles le flamboyant défenseur du trône et de l’autel s’est si souvent complu. Quérard nous apprend, dans ses Supercheries littéraires dévoilées (1847), art. AUREVILLY (Léon D’), qu’outre le Momus normand, qu’il rédigeait en chef, M. Barbey d’Aurevilly a pris part à la rédaction de l’Ami de la vérité, publié à Caen; qu’après avoir cultivé la poésie, non sans quelque succès, il s’est senti poussé, par ses tendances religieuses à embrasser l’état ecclésiastique ; enfin, qu’ordonné prêtre en mai 1838, il est devenu « humble missionnaire du diocèse de Coutances. » Faisons-nous confusion? Nos yeux nous trompent-ils ? Quoi ! poète, le ligueur enthousiaste des Prophètes? Quoi! prêtre, le romancier blasé de la Vieille Maîtresse ? Pourquoi pas? à ses libertés d’imagination, l’auteur d’ Une Vieille Maîtresse rattache fort bien les mysticités du catholicisme, semblable à ces dévotes libertines qui font l’amour dans les églises, et trouvent des voluptés acres dans le parfum de l’encens ; à son escrime de parade, à ses coups de rapière inoffensifs, prodigués avec emphase aux philosophes, il mêle volontiers les allures dédaigneuses, le ton affecté, le langage artificiel des rimeurs que la Muse éconduits. Car, en dépit des prétendus succès signalés plus haut et qui se rapporteraient aux deux volumes : Amour et haine, poésies politiques et autres (Paris, 1833, in-8°) ; Sonnets (Caen, 1836, in-16), M. d’Aurevilly aurait mauvaise grâce à prendre rang parmi les Lamartine, les Hugo, les Musset, à qui il a reproché vertement, d’ailleurs, leur peu de grammaire et de style. Le Gaulois signalait en 1858, de M. d’Aurevilly, trois petits volumes, dont deux en prose : Deux rhythmes oubliés; Mémorandum, et le troisième en vers, où l’on remarque des hémistiches impossibles,

Irrésistible appel, ranz des vaches de l’âme,

et où s’épanouissent des vers longs d’une toise, des vers de treize pieds :

Tels que des épis d’or sciés d’une main avide.

N’insistons pas ; bornons-nous à renvoyer les amateurs de quincaillerie et de bimbeloterie aux lieux rhythmes oubliés, où ils verront d’insupportables yeux qui ouvraient de force ceux de l’auteur «comme le couteau de l’écaillère ouvre les huîtres… » et au Mémorandum, impressions de voyage, pensées intimes et familières, où M. Barbey tient appuyés sur ses quatre artères carotides les deux pistolets à quatre coups de la nécessité, et reproche à certaines gens de n’avoir pas une goutte de poésie dans le large godet de leur existence. « Le meilleur de moi, y est-il dit, est dans ces lettres, où je parle ma vraie langue en me fichant de tous les publics (page 47). »

En 1841, M. Barbey d’Aurevilly donna l’Amour impossible, roman. L’auteur a cherché une excuse et cette œuvre, et voici avec quelle modestie: « On lisait alors (vers 1810) Lélia, ce roman qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’Astrée et la Délie, et où s’en iront tous les livres faux conçus en dehors de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans énergie, fortes seulement en affectations… » Malheureusement l’Amour impossible est de cette farine-là. La Bague d’Annibal (1843) fit peu parler d’elle; puis parut du Dandysme et de Georges Brummel (Caen et Paris, 1845, 2e édit. 1861), monographie enthousiaste, où l’esthétique du dandysme et la vie du dandy par excellence sont traitées avec autant de prétention à la grâce que de cynisme ; où l’auteur, amoureux de son sujet, use de toutes les quintessences pour exprimer du héros choisi sa propre silhouette et la mettre en lumière dans cette affectation de pose qu’on lui connaît. A partir de 1851, M. Barbey d’Aurevilly fut attaché à la rédaction du Pays, journal de l’empire, où ses articles de critique littéraire se firent surtout remarquer par la vivacité des attaques, les tendances absolutistes et la forme acerbe. Il dut sortir de ce journal, vers 1861, à la suite d’une polémique irritante. Dans l’intervalle, il avait fondé, avec M. Granier de Cassagnac, une malencontreuse feuille intitulée le Réveil, nom qui avait appartenu déjà à un journal de tendances toutes différentes rédigé par M. Alfred Deberle. Le Réveil eut une prompte éclipse, malgré le fameux cri : Silence à l’orgie! poussé par M. d’Aurevilly, qui, campé en ferrailleur et emboîtant le pas sur son chef de file, s’engageait à créer parmi nous une littérature honnête et modérée. Modérée était de trop, sans aucun doute. En 1851, parurent les Prophètes du passé et Une Vieille Maîtresse (2e édit. 1858, c édit. 1866). Dans les Prophètes du passé se lit cette phrase, qu’eussent signée Garasse, Nonotte et Patouillet : « Si, au lieu de « brûler les écrits de Luther, dont les cendres retombèrent sur le monde comme une semence, on avait brûlé Luther lui-même, le monde était sauvé, au moins pour un siècle. » Et cette autre phrase non moins monstrueuse : « Nos pères ont été sages d’égorger les huguenots, et bien imprudents de ne pas brûler Luther».Vraiment, si l’on avait la méchanceté de prendre M. Barbey d’Aurevilly au pied de la lettre, on le croirait de l’école de ce légat du pape qui disait : « Tuez-les tous ; Dieu reconnaîtra les siens, » et de celle de ce doux Tavannes qui parcourait les rues de Paris, la nuit de la Saint-Barthélémy, en criant : « Saignez ! saignez ! les médecins disent la saignée aussi bonne en août comme en mai. » Et qu’on ne crie pas à l’exagération : l’auteur, adossé à la logique des séminaires, déclare le philosophisme moderne et l’idée de liberté deux mensonges qui précipiteront la société vers sa ruine, si elle ne se réfugie au plus vite, repentante et soumise, dans la théocratie, qui, seule, peut la sauver. Le catholicisme est, pour lui, en même temps que l’unique religion vraie, l’unique manifestation de la vérité politique. « Fous ou sages se mènent en bloc de la même manière, un œil qui voit pour eux et quatre mains qui les forcent à obéir. » C’est pourquoi il affirme que le gouvernement des peuples repose sur des principes immuables et de droit divin, dont la garde appartient à l’Eglise, qui représente Dieu. Tout individu qui apporte une notion nouvelle, par exemple la liberté de conscience, crée un conflit, dérange l’immobilité sacrée, trouble l’ordre primordial, commet le crime de lèse-société, et doit être supprimé par l’Église, érigée en comité de salut public permanent. Joseph de Maistre voulait que l’étude des questions morales et politiques fût réservée aux évêques et à quelques nobles. « Quant aux autres, ajoute-t-il, de quoi ont-ils à se plaindre? Ne leur reste-t-il pas la botanique? » M. d’Aurevilly est, pour sûr, de cet avis ; selon lui, le premier qui se permettra une aspiration à sortir de la règle doit être saisi au collet et mené au poste catholique: les peuples forment un immense troupeau qu’on doit conduire au ciel et à l’idéal politique, comme nos paysans conduisent leurs bestiaux à l’étable, à coups de bâton. Tel est ce livre des Prophètes du passé, où l’esprit moderne est offert en holocauste à Joseph de Maistre et à M. de Bonald. Nous sortons de là pour tomber en plein roman de boudoir, fertile en tableaux impudiques. Les dernières éditions d’Une Vieille Maîtresse ont un peu gazé les situations trop risquées. On y trouve ce style prétentieux, visant à l’effet, que certains jeunes Athéniens, à raie derrière la tête, qui se piquent de littérature, dégustent en se pâmant d’aise, et des phrases comme celles-ci: une lèvre roulée comme une grappe de rubis, le liquide cinabre de la bouche, le corps flave, un sang bouillonnant qui trahit tout à coup sa rutilance sous un tissu pénétré, la destinée couronnée d’un sceau de pourpre, accumulées dans une douzaine de lignes. Vellini, l’héroïne « avec une inflexion de ses membres de mollusque, dont les articulations ont des mouvements de velours » fait « tout à coup relever les désirs entortillés » au fond de l’âme de son amant: c’est un flacon de poivre rouge que cette Vellini « au cœur aux battements incoercibles… au front couvert de vapeurs plus épaisses que tous les miasmes du lac de Camarina, remués par une foudre qui s’y serait éteinte… aux sourcils presque barrés qui dansent sur ses. yeux une danse formidable… aux yeux frangés d’airain… aux yeux vampires… aux deux yeux de tigre, faux et froids… à l’œil noir et épais comme du bitume… à l’étrange œil noir, si profond qu’il semble doublé de deux prunelles… La mauricaude des rivières… louve amaigrie… vieille aigle plumée par la vie… capouane de la vie parisienne… infernale malagaise, démon immobile et nonchalant qui, le cigare allumé, semblait sucer du feu avec des lèvres incombustibles… Séduisante comme le démon, elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et la laideur expressive, audacieuse et sombre… Altière sourde-muette de cœur et d’esprit, elle faisait rêver jusqu’aux vieillards. « L’amant de cette créature étrange, dont il ne serait pas honnête de reproduire ici toutes les lubricités, ressemble à un premier rôle de l’Ambigu-Comique dans son costume de « mystérieux chasseur des Alpes. » Nous connaissons d’ailleurs sa redingote d’un vert sombre, serrée à la taille; nous l’avons vue sur les épaules de l’auteur alors que les petits journaux écrivaient à propos de lui : « Il a le style corset, » plaisanterie facile à saisir pour ceux qui le connaissent. M. Champfleury, dans son étude sur Une Vieille Maîtresse, s’écrie : Quel dévoiement de style, quelles prétentions, quel maniérisme, quel honteux abus de la langue président à cette composition, où les étoffes rouges, le sang, les pierres précieuses, les piments, les alcools et les paillons jouent un si grand rôle. Par la cuisine d’un homme, on peut connaître l’état de son corps. Ce sont les vieillards usés, les anciens viveurs, ceux qui ont abusé de la vie, qui remplissent leurs sauces de poivre, de piments destinés à réveiller leur palais fatigué. Cette littérature de décadence ressemble à la cuisine épicée des vieillards. A qui peut-elle plaire? Où se trouve le public dont M. Barbey croit être l’expression? Heureusement il ne se trouve pas, car la France serait bien malade. En sortant d’un tel livre, on éprouve le besoin de se retremper dans Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Diderot, Jean-Jacques et Voltaire, que M. d’Aurevilly définissait quelque part : « Ces petits grands hommes du XVIIIe siècle. » Le mot est trouvé : Une Vieille Maîtresse, c’est le roman de la moelle épinière ; tous les vices d’une race éteinte s’y étalent dans un nuage de cantharides. Le plus curieux, c’est que l’auteur glisse ses aspirations catholiques à travers cette histoire de canapé; son mysticisme lui fait même commettre une bévue divertissante. La criste marine est une plante qui pousse au bord de la mer; M. Barbey l’appelle CHRIST-marine, voulant montrer par là sans doute qu’à travers les peintures licencieuses il n’oublie pas la religion. Non, il ne l’oublie pas; car, dans la préface de l’édition de 1866, destinée à expliquer la partie morale de l’ouvrage, nous avons compté jusqu’à vingt et une fois le mot catholicisme. L’auteur y déclare que, chrétien seulement en 1851, il est devenu depuis, et grâce à Dieu, bon catholique. En même temps et pour gagner des indulgences, il sabre les doctrines abjectes ou perverses de Mme Sand et de Jean-Jacques Rousseau ; car il faut que don Quichotte mette flamberge au vent à tout propos : toutefois, les gens qu’il embroche se portent a merveille, -l’Ensorcelée, ricochets de conversation (1854, 2 vol., 1858, in-12) suivit Une Vieille Maîtresse. L’Ensorcelée est supérieure, comme style et comme composition, à la Vieille Maîtresse; à part quelques périodes solennelles et cette allure théâtrale dont ne se défera jamais l’auteur, c’est une œuvre très-réussie au point de vue de la forme; quant au fond… n’en parlons pas. Le chemin du paradis s’y fait voir à la lueur d’une torche d’incendie ; les luttes ténébreuses de la chouannerie servent de point de départ à l’action, et donnent à l’esprit catholique et monarchique de l’écrivain une superbe occasion de prendre les armes et de battre les buissons et les rochers sous les habits de l’abbé de la Croix-Jugan, prêtre et soldat. Une deuxième série de l’Ensorcelée est venue ensuite sous le titre du Chevalier Destouches. Enfin, plus récemment, M. Barbey d’Aurevilly a donné Un prêtre marié (2 vol. in-12, 18C5), qui n’a pas eu le succès que le titre promettait. Des doctrines féroces remplissent ce livre, composé au rebours de toutes S idées modernes ; ou se croit, en le lisant, reculé jusqxi’aux. siècles ténébreux des haines religieuses et des superstitions populaires. L’esprit se révolte, dit avec raison M. Paul de Saint-Victor, contre une telle morale; cela est surhumain et inhumain à la fois. « L’intelligence proteste, mais l’imagination est fanatisée. Vous êtes choqué d’abord, presque révolté de la damnation religieuse et sociale dont l’auteur frappe .son prêtre marié. Il le marque au front du signe de la bête; il fait de lui le lépreux moral de toute une contrée ; il le jette en curée aux morsures et aux abois d’une populace ignorante. Ce n’est pas tout : en lui faisant quitter la prêtrise, l’auteur lui fait aussi renier toute croyance. L’athéisme lui semble la conséquence forcée d’un délit de discipline cléricale, et l’on ne sait trop quel est, a ses yeux, le plus grand crime de son personnage, d’avoir quitté l’autel ou abjuré Dieu. « On sent bien que nous n’entrerons pas dans la controverse de ces théories d’enfant de chœur systématique et de casuiste intolérant. La raison y trébuche à chaque pas parmi les instruments de torture de la sainte inquisition, les spectres mystiques et les démons grimaçants. Le style mord, déchire, laisse des empreintes de soufre dans l’esprit; il effraye d’autant plus qu’on se souvient que c’est la plume de la Vieille Maîtresse qui trace d’aussi lugubres folies ; elle a, cette plurne qui lance le fiel et le musc tour à tour, qui décrit l’hostie miraculeuse de la légende après les contorsions enivrantes de Vellini, » l’extase de sainte Thérèse au lendemain des « curiosités embrasées, des voluptés coupables, des plaisirs fabuleux, de la « tigresse amoureuse; » qui se repaît des langueurs mystiques et des béatitudes du cloître, quand la rage brutale des plaisirs excessifs est assouvie ; qui passe à la Vierge quand la courtisane épuisée a jeté aon dernier cri et son dernier spasme, cette plume, disons-nous, a un bec dans l’Imitation de Jésus-Christ et l’autre dans Justine : n’est-il pas des gens qui ont leur banc à l’église et une ottomane au lupanar? Et l’auteur veut qu’on croie à sa pureté évangélique ! Allons donc! Il vous faut, vieillard prématuré, des titillations, qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas, des courtisanes ou des séraphins, n’importe! « lui (Ryno), dont elle (la Vellini) fomentait les blessures au cœur avec les attouchements ailés de ses mains éparses et transfusant à tous les réseaux de ses veines des flots de vivante électricité. » (Vieille Maîtresse t. III, p. 203, 1re édit.). Il vous faut l’Arétin; car, comme le fait remarquer M. Champfleury, il ne vous suffit pas d’avoir copié les postures de Jules Romain, il s’agit de préciser davantage, et les points de suspension sont d’un grand secours à votre prose orthodoxe, qui veut la mort des philosophes et le paradis pour tous. O les jambes de Vellini passées « au dessus des épaules de Ryno! » O Calixte l’extatique! O la Malgaigne! O Jeanne de Peuardent! O saint Thomas d’Aquin! O Ryno ! O Croix-Jugan! O le saint viatique et les breuvages incendiaires ! O les «attitudes lasses et déchevelées » et l’incurable névrose de la sainte qui languit et qui meurt de l’impiété du prêtre marié ! O cacophonie ! O cacologie ! O érotomanie ! O dépravation du goût, des sens et de l’esprit!… C’est pourtant de cette même encre, mise au service d’un cerveau où il semble qu’il y ait du délire et de l’extravagance, de l’hypocondrie et de l’hystérie, de la cruauté et de l’aveuglement, de la désespérance et de la fanfaronnade, où les idées les plus diverses se déchirent entre elles et se disputent le talent de l’écrivain; c’est pourtant de cette même encre qu’on a essayé de dire leur fait à nos grands écrivains du dix-neuvième siècle. – Les Hommes et les œuvres (1861-1863, 3 vol. in-18). On devine que, dans ce livre, les libres penseurs sont traités à coups de cravache, comme Murat traitait les Cosaques. Mais d’où vient cette surprise nouvelle? Notre homme, fatigué de frapper sur l’ennemi, qui n’y prend pas garde, finit par tomber sur ses amis, de telle sorte que M. Veuillot, ô la drôle d’histoire ! n’est pas mieux traité que M. Renan, et que MM. Littré, Lacordaire, Cousin et même Capefigue – ah ! qui l’eût cru ! – restent sur le même carreau que M. Nettement le royaliste.

Une merveilleuse occasion de ferrailler a été fournie à M. Barbey par la publication de l’avant-dernier roman de M. Victor Hugo, et nous avons eu aussitôt une étude sur les Misérables de Victor Hugo (1862-1863, in-18), fougueuse sortie où les gros mots dansent la sarabande. Un cri de réprobation s’est alors élevé, et l’on a fait protester jusqu’aux murailles, sur lesquelles fut étalé, à chaque coin de rue, par des mains vengeresses, le nom de l’acrimonieux critique accompagné d’une épithète que tout le monde a lue. Citons encore, du même écrivain et dans un ton dédaigneux, méprisant et inexorable, les Quarante médaillons de l’Académie française (1863, in-18), où sont loin d’être ménagés des noms dignes de l’estime et de la sympathie de tous. Parlerons-nous, en finissant et d’une façon générale, de la manière littéraire, du procédé de M. Barbey d’Aurevilly ? Nous avons peu de chose à ajouter à ce qui précède. Il nous est d’ailleurs difficile, quand nous jugeons un écrivain, d’écarter ses théories ou ses paradoxes pour ne plus apercevoir, comme on le voudrait, que l’œuvre d’art. Mais, puisque M. Paul de Saint-Victor consent à admirer les ciselures d’un paradoxe sans s’inquiéter de faire rentrer le paradoxe dans le néant, puisque l’habileté de l’ouvrier lui importe plus que la justesse du raisonnement, laissons-lui un instant la parole : « l’Église militante, dit-il en parlant de M. Barbey d’Aurevilly, n’a pas de champion plus fougueux que ce templier de la plume, dont la critique guerroyante est une croisade perpétuelle. Mais le polémiste intraitable est en même temps un écrivain de l’originalité la plus fière… On peut séparer en lui l’artiste du croisé, l’homme d’invention et de style de l’homme de lutte et de paradoxes… Il y a un roman anglais intitulé : A outrance; ce pourrait être la devise du talent de M. d’Aurevilly. Jamais peut-être la langue n’a été poussée à un plus fier paroxysme. C’est quelque chose de brutal et d’exquis, de violent et de délicat, d’amer et de raffiné. Cela ressemble à ces breuvages de la sorcellerie, où il entrait, à la fois, des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel… » Un des amis de M. Barbey d’Aurevilly lui a dit quelque part, dans la préface d’un livre : « Vous êtes un de ceux qui ont gardé le plus fièrement la tradition des gentilshommes de lettres… » Nous avons demandé à plusieurs de nos confrères ce que M. Xavier Aubryet pouvait bien entendre par gentilshommes de lettres, et l’un d’eux nous a répondu que Molière n’était pas un gentilhomme de lettres, mais que le preux Scudéry en était un. Voilà qui nous suffit. Il y a du Scudéry, en effet, dans M. Barbey, et nous ne voulons pas faire tort à la postérité du portrait qu’a tracé de lui un autre ami : « Il est grand et svelte, d’un port d’hidalgo, le pas délibéré et frappant du talon, le nez au vent, froidement campé sur les jambes. Enserré dans sa redingote-tunique, d’un goût qui n’est qu’à lui seul, crocheté, sanglé, coupé en deux à la taille comme un officier belge: la poitrine enflée, boutonnée, plastronnée ; les bras forcés dans des manches étroites, ouvertes sur le côté à la hussarde, moins les galons: on ne devinerait jamais qui il est, qui il pourrait être. Il porte des gants blancs, couturés en noir, couleur aurore ou mi-partie; des manchettes en entonnoir de gantelet, tenues à force d’empois à la roideur du cuir verni : son pantalon collant, à sous-pieds, est carrelé blanc, rouge, noir et vert à l’écossaise; parfois zébré ou écaillé comme une peau de tigre ou de serpent. On lui voit assez souvent, en par-dessus, un ample sac de mérinos noir, à manches de caraco de femme, sans collet, etc. » Le portrait se poursuit ainsi, et nous apprenons, entre autres détails véritablement importants, que, l’hiver, M. Barbey se drape d’un manteau fait d’une capote de charretier, doublée de velours noir, et que, selon qu’il le met à l’envers ou à l’endroit, il est Edgar, l’amant de Lucie, ou un roulier gentilhomme. Mais voici le bouquet : « Le chapeau sur l’oreille, à la casseur d’assiettes, il tient de la main droite une canne, et de la main gauche un petit miroir dans lequel il vérifie, de cinq en cinq minutes, son identité. » Vient ensuite l’analyse minutieuse du nez, du front, de la moustache de léopard, de l’œil, de deux rides, de la bouche, travaillée par l’ironie, néanmoins pleine de bonté, et froissée par l’habitude ardente de la parole, comme une bouche à feu est fatiguée par le tir. L’ami note encore des airs de tête héroïques, qui rappellent le buste si connu de Rotrou. Ce portrait a paru dans le Figaro en 1861. Ah! comme le spirituel barbier aurait ri, s’il avait contemplé cette caricature en autre lieu que dans sa propre maison, et comme M. Bar.

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