Ducasse, Sartre, Audiberti, Bachelard

La conférence de Sartre n’eut peut-être pas le succès de celle de Jean-Sol Partre dans l’Écume des jours (que Sartre fût dès lors au mieux avec Michelle Léglise, épouse Vian, garantit l’objectivité de Boris quant à l’existentialisme et ses coulisses) mais il était difficile qu’elle fût moins courue en 1947 que ne furent feuilletés les exemplaires en cours de l’Être et le Néant durant les deux décennies après la parution de ce valeureux traité. Comme preuve, Pierre Nora narrait au rieur Michel Foucault qu’en 1958 les éditions Gallimard avaient reçu d’un lecteur « modeste » une réclamation portant sur le fait que son exemplaire manquait de tout un cahier (vers la fin). Il s’agissait de la première édition (1943), pas encore épuisée. Les petites-mains de chez Gallimard, en quête d’un exemplaire complet, feuilletèrent tout ce qu’elles purent : en vain. Le cahier incriminé (16 pages) ne figurait dans aucun. Heureusement cela n’avait pas gêné la lecture des sartriens du premier rang, seuls suspects d’avoir inspecté auparavant de pareilles landes inexplorées. Même André Gorz, auteur du Traître, dont le héros a ce gros tome comme livre de chevet, ne pointe pas cette plaisante particularité.

Quant à Audiberti, s’il rappelle son voisinage avec Simone de Beauvoir à la table d’un café alors occupé l’hiver surtout en vertu de l’ardeur de son poêle, s’il marque la propension à se mélanger de ses propres feuillets manuscrits et de ceux de sa voisine, il n’écrit pas grand-chose sur Sartre philosophe, dont l’impressionne davantage la faculté à pratiquer tous les genres, même la chanson (c’est dans les Enfants naturels – libelle de 1957 – qu’il a cette phrase fameuse, un brin envieuse: « les camions de Sartre campent partout. »)

Concernant Lautréamont, bizarrement, Audiberti, si enclin à nommer les auteurs français du XIXe siècle et par ailleurs voisin au moins par l’âge des surréalistes, ne semble pas avoir un mot. Jeanyves Guérin, consulté en 1976 à ce sujet, ne savait rien de plus, évoquait la correspondance attestée d’Audiberti avec Bachelard (auteur d’un Lautréamont en tête de gondole, 1939), duquel la fille Suzanne, selon Guérin, « n’était pas commode ». Il y a justement dans l’Être et le Néant une citation d’Audiberti qui provient de Bachelard, responsable de son inexactitude (la secrète noirceur du lait y devient la noirceur secrète du lait ). Également durs de la feuille, les deux philosophes n’ont point été gênés par le ceur-seuc du vers ainsi faussé.

Revenant à Ducasse, il faut aussi relever de sa part un innommé remarquable: aucun mot en isme. L’existentialisme, l’abhumanisme, absents bien sûr ces néologismes. Mais, quand toute son entreprise s’inscrit contre le romantisme (le romanticisme des Anglais impliqué dans les articles de Stendhal) – soit pour en composer une éclatante parodie (léchant deux malles d’horreurs), soit pour en dénoncer l’infamie (dans les Poésies) – Ducasse ne nomme jamais ce mouvement, ne cercle jamais cette école. C’est à son sens une maladie, une peste dont il trace l’encyclopédie (au sens de tour, de revue circulaire); mais, hors le thème, quoi de commun entre le Ducasse des Poésies et l’auteur du Stupide XIXe siècle? (Léon Daudet, 1912).

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