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Aujourd’hui j’ai toujours autant de plaisir à regarder une machine à vapeur ou une belle locomotive en marche qu’à contempler un tableau de Raphaël ou du Corrège.

Jules Verne,

Entretien avec Robert Sherard, 1893.

 Lorsque André Breton écrivait au début du xxe siècle : « Je crois que la littérature va devenir pour les modernes une machine puissante qui remplace avantageusement les anciennes manières de penser », c’était, il est vrai, à propos de ce texte, et dans les premiers mois de découverte des Poésies.

Philippe Sollers,

La science de Lautréamont, 1967.

 La littérature est l’art de fabriquer des locomotives qui ne partent pas. Par une habile manipulation des décors, des contextes, on donne au lecteur complice l’illusion qu’il se déplace, alors que, certes, il reste en place. À ce titre on peut penser que la littérature est aujourd’hui surclassée par les flight simulators et autres jeux vidéo, sans parler de la réalité virtuelle ; mais la nature intimiste unique de son instrument – le langage – module vraiment consubstantiel à la pensée – rend la littérature capable de phagocyter littéralement son sujet, que dis-je ? son suppôt. Elle seule procure des idées que le lecteur peut désormais transporter n’importe où avec lui, et recombiner distinctement, ou même inconsciemment, à ses propres fins. Il n’y a pas de sources privilégiées, et c’est en quoi leur relevé participe du mirage : il y a l’invention d’une *méthode et la liste non arrêtée des objets auxquels l’auteur l’applique. Mais avant la méthode, il y a l’appareil optique disposé sur la surface des textes-sources, et dont le singulier pouvoir de réfraction confère au texte-cible cette dualité étrange dont le magique spectacle dut ne pas être d’abord compris par les savants : car il semble inexplicable, comme l’apparence brisée d’un bâton enfoncé dans l’eau. On a commencé par voir en Ducasse un mystificateur !

 C’est si étonnant pour nous de lire tous ces textes où on nous dit : « Lautréamont est un mystificateur »… Parce que, quand même, nous qui lisons Maldoror ou les Poésies, il nous faut un énorme travail pour nous mettre dans la tête que cela veut mystifier quelqu’un ! Ce que nous pensons, c’est qu’on aime cela ou on ne l’aime pas ; si on veut de l’illusionnisme, on n’en a pas ; mais, « mystification »!… Évidemment, ils ont tous lu ça comme une œuvre agressive…

 Ce n’est pas à Isidore Ducasse que se rapporte ce petit topo d’André Malraux (extrait d’un entretien avec Jean-Marie Drot) : c’est à Manet et à son Olympia ; j’ai fait les substitutions. L’application est immédiate. C’est qu’au XIXe siècle, le destin d’un inventeur en littérature ne diffère guère de celui d’un novateur en peinture : les quolibets le guettent. S’il a l’âme sensible, sans doute vaut-il mieux pour lui qu’il disparaisse avant d’avoir été répandu : chance de Van Gogh, mort à trente-sept ans sans qu’on ait vendu plus d’un de ses tableaux, ou d’Isidore Ducasse, mort à vingt-quatre sans que ses œuvres aient fait davantage qu’un passage-éclair ici ou là. C’est justement une réflexion sur ce statut des textes et l’extrême malléabilité des produits de la langue, qui fonde la philosophie de la poésie amorcée par Ducasse. Avec Manet, le sujet – le motif – a cessé d’être l’objet de la peinture : elle devient implicitement (les expressionnistes, puis les abstraits le rendront ostensible) l’art de moduler, conjointement ou séparément, la forme, la matière et la lumière, sans que doive nécessairement s’y mêler le souci de rien représenter. Avec Ducasse, le sujet – aventure, ou thèse dont la vérité est en cause – cesse d’être l’objet de la littérature, qui devient implicitement (ce n’est pas encore aujourd’hui devenu ostensible, mais Raymond Roussel, d’un tout autre pas, et quelques autres ont avancé dans ce sens) l’art de moduler, séparément ou conjointement, des éléments textuels préformés, de les recombiner, de les modifier, de les faire s’entr’éclairer, sans que doive nécessairement s’y mêler le souci d’affirmer ou de défendre quoi que ce soit. C’est ce qui permet à l’auteur des Poésies de les entonner, avec une désinvolture inédite, par « Je remplace, etc. », comme si la facilité de telles substitutions allait de soi. Elle alla si peu de soi pour les critiques subséquents que même les moins engourdis (Maurice Blanchot, par exemple) ont perdu leur temps à s’interroger sur ce retournement. Il n’y a pas de retournement, il n’y a que l’usage tout naturel qu’un auteur fait de sa propre autorité sur les effets de langue. On ne comprend rien à l’affaire si l’on y voit une sorte de cynisme à la Gainsbourg disant : « J’ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ». Non : ici pas de sentiment, pas de prise de position de l’auteur, pas d’assurance de certitude anticipée, pas d’endoctrinement subreptice ; seulement l’assomption manifeste de ceci : qu’on est entre gens intelligents, qui savent ce qu’écrire veut dire, et que les mots servent à être composés ensemble pour produire certains effets dont le *lecteur est juge et interprète. Quand Picasso, autre casseur, dit : « Quand je n’ai plus de bleu, je mets du rouge », c’est la même liberté qui, en peinture, ne s’est imposée qu’à travers mille traverses, où les hauts et les bas de la vérité des prix (la qualifiât-on d’argus, elle, reste à régner) ont joué un rôle dont on serait bien en peine d’indiquer l’équivalent en littérature. L’énorme différence entre le destin des livres et celui des tableaux, c’est qu’un livre n’a pas d’*original : par suite, loin de prêter à la spéculation quand sa cote monte à titre posthume, il tombe bientôt dans le domaine public, où il subit le sort des logiciels piratables. Voilà pourquoi, mes amis, nous sommes tenus de mettre davantage du nôtre dans l’affirmation et la défense du *goût en littérature, que dans celles des goûts en matière d’art. Les lois du marché aidant, le matos finit toujours par bien se débrouiller tout seul – c’est l’histoire de la peinture – avant de sombrer à sa véritable place, la casse – horizon des corps, homogène à la *métamorphose. Le soft, lui, le logiciel, à quoi ressortit la poésie, ça ne tient qu’à nous, et c’est pourquoi nous faisons bien d’y tenir. – Or, il y a bien une entreprise ducassienne, une volonté d’amélioration ; ce n’est pas seulement un littérateur, en quête d’une beauté nouvelle ; c’est encore un logicien, qui réfléchit sur la forme des énoncés propres à dire une chose et son contraire, sans que le résultat soit vide ; c’est enfin un médecin de l’intellect, pour qui sans qu’on puisse affirmer qu’aucune des trois phases soit subordonnée aux autres, conduit son attelage de front. Ceux qui ont décidé que cette unité est impossible font de la logique à telle heure, de la poésie à telle autre, et, si cela se trouve, de la médecine à une troisième. Ducasse fait si bien les trois ensemble qu’il suggère que c’est la seule manière de les faire : ne pas avancer en bloc, c’est pour lui, non pas reculer, mais créer une ou deux phases retardataires, produisant dans l’attelage du discours une distension qui l’écartèle, le met en panne. Or, gens de parole, si le discours panique, c’est le mal. Voilà ce que ne comprennent pas les spécialistes d’une phase. Les moralistes qui ne sont que moralistes ont toujours ignoré Ducasse. Les logiciens qui ne sont que logiciens, de même. Et si les poètes qui n’ont d’autre projet que de produire des textes de poésie ne l’ignorent pas, ce n’est que parce qu’un groupe de lecteurs d’attaque, *Breton et les siens l’ont (sans toujours bien le saisir) assez bien senti pour l’imposer à leurs pairs ; mais, le plus souvent, il ne s’en dit que des choses banales ; ou bien on le travestit par *contresens ; ou, sachant que c’est la plus sûre tombe, on garde sur lui le silence. Guérir est l’objectif. Mais ici, nous sortons de la littérature, nous entrons dans le réel, où la mort règne. Ce n’est pas le moyen, c’est le but, qui n’est pas elle.

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