Étiquettes

, , , ,

. Comme l’a relevé Michel Charles dans un article paru dans le N° de janvier 1971 de la NRF (cela dédommageait du Faurisson), Ducasse fait un usage trop insistant de la litote pour que cet usage ne corresponde pas à une volonté impérative. De fait, la négation de la négation, qui définit la litote, décrit aussi bien le procès qui se développe de façon implicite dans les Chants, puis explicite dans Poésies I (anathématisation étendue de la « littérature négative »). Au fait, en quoi un nombre non négatif diffère-t-il d’un nombre positif ? En ce que les nombres non négatifs incluent le nombre zéro, point d’équilibration des mondes numériques négatif et positif. Ce point zéro est aussi le lieu de rencontre des coordonnées cartésiennes, d’où, et d’où seul, peut s’attester le je de la coordination générale des éléments du discours philosophique (celui d’où se visent non seulement le vrai et le faux et leurs degrés d’indétermination, mais aussi les imaginaires, composants formels de la vérité complexe). C’est seulement dans Poésies II que s’amorce le passage au positif absolu. Écrivant :

« On n’ose pas attaquer Dieu; on attaque l’immortalité de l’âme. Mais, l’immortalité de l’âme, elle aussi, est vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, si elle doit être remplacée? Ce ne sera pas toujours une négation. »,

Ducasse marque bien le rôle strictement propédeutique de la suite des négations. Par un tel énoncé, tout classique, il montre en même temps le caractère expérimental des propositions instables à composante imaginaire dont Poésies II donne tant d’exemples. Entrant dans la composition du nuage que l’auteur répand, comme la pieuvre son encre, autour de ses intentions (il est presque assez important que j’apprenne que je n’admets pas, au moins entièrement, cette restriction plus ou moins fallacieuse), les litotes qu’affectionne Ducasse n’aident pas toujours à le faire mieux comprendre. Le risque est que, par l’aventure typographique d’une négation évincée, la proposition voie son sens inversé, voire rendu contradictoire. C’est ainsi que plusieurs éditions des Chants donnent, au début de la strophe des piliers (IV, 2) : « Deux piliers, qu’il n’était pas difficile, et encore moins possible de prendre pour des baobabs », ce qui est absurde ; de fait, l’originale porte bien : « Deux piliers, qu’il n’était pas difficile, et encore moins impossible… ». Le problème est plus aigu quand c’est l’originale elle-même qui porte la coquille. Dans Poésies I, Byron est qualifié d’âme qui n’appartient pas au vulgaire des hommes, et qui se trouvait à son aise dans les conséquences dernières d’un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les cœurs non-solitaires : le bien, le mal. Pris à la lettre, en remplaçant moins obscurs par plus limpides, cela voudrait dire que, soudain, le problème du mal n’en est plus un, ce qui contredit tout ce que Ducasse écrit fort clairement par ailleurs. Tout indique en effet qu’il ne juge pas ce problème moins obscur que ne l’ont jugé les moralistes, les poètes qui ont écrit avant lui, ni que nous ne le jugeons nous-mêmes. On peut donc assurer qu’un non a ici sauté et ordonner de lire : un des deux non moins obscurs problèmes (i. e. l’un des problèmes entre les deux plus obscurs : le problème du bien, le problème du mal) ; du reste, la simple écoute musicale de la phrase confirme qu’il manque une syllabe ! Le typo a pu être troublé par la proximité de non moins obscurs et de non-solitaires, juger que cela faisait beaucoup de non ; peut-être même la faute figure-t-elle déjà dans le manuscrit, et le correcteur, s’il exista, ne s’est-il pas hasardé à la corriger. Tel est l’écueil des litotes : leur superposition déroute l’intellect non stratifié. Le plus souvent, le lecteur charitable rétablit le bon sens sans même s’apercevoir de la présence d’une négation parasite ou de l’absence de sa converse. Mais, ce n’est pas ce genre de charité qu’attend Ducasse : il attend que ce qui peut s’écrire exactement le soit exactement ; il corrige ce qu’il trouve inexact, publie l’envie que le lecteur le corrige de même. Moi, qui écris ceci, je me vante d’avoir cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même (II : 118). Dans la nouvelle science, tous les correcteurs sont rois.

Advertisements