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Le singulier traitement logique auquel Ducasse soumet le *signe de la proposition apparaît dans un texte « extra-littéraire » par sa fonction (une lettre d’affaires), mais très littéraire dans sa forme : la missive qu’il fait tenir le 22 mai 1869 à son banquier, qui vient de lui signaler, après deux lettres reçues d’Isidore Ducasse, qu’il n’est pas en mesure d’honorer certaine traite émise par notre auteur. (Voyez sur ce point l’article Ongles secs).

C’est hier même que j’ai reçu votre lettre datée du 21 Mai ; c’était la vôtre.

Cette redondance curieuse est une clé musicale typique, qui donne le ton de ce qui va suivre. Elle participe de la volonté de désymétriser deux points de vue qui, de prime abord, semblent tout à fait symétriques, deux angles de vision non coïncidants. On a de même dans les Chants :

 

Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux.

Tu crois que creuser une fosse est un travail sérieux !

J’avais acheté un serin pour mes trois sœurs ;

c’était pour mes trois sœurs que j’avais acheté un serin.

Dans le cas du fossoyeur, on passe d’une réflexion in petto de Maldoror à une expression très franche de cette même réflexion ; la différence d’intonation (marquée par le point d’exclamation) établit l’écart qui règne néanmoins entre le penser et le dire ; la suite de la scène creuse le fossé entre Maldoror et le pelleteur, de plus en plus effrayé à mesure que perce la personnalité de son interlocuteur. Dans le cas d’Aghone, il s’agit de marquer le pas entre l’achat d’un serin (accessoirement destiné à trois sœurs ; le marchand ignore cette destination, il s’en brosse) et le vif désir de plaire à ces trois sœurs (accessoirement par ce biais puéril, mais touchant : l’achat d’un serin). Quiconque a fait un tel cadeau a pu éprouver l’écart criant entre 1) la phase froide, objective et monétaire de l’affaire, dictant l’impassibilité du visage de celui qui passe à la caisse ; et 2) masquée par le pourpoint noir, la phase sentimentale, chaleureuse, du don cordial, que scande un battement sourd mais qu’une prise de pouls saurait saisir. Dans le cas de la présente lettre, le banquier comprendra, s’il sait lire, qu’au-delà de l’apparente symétrie entre « recevoir une lettre de la banque », objet banal, et « de la banque recevoir cette lettre » – celle-ci et non pas une autre ! – lettre signée et pensée par vous, Monsieur ! transition qui, comme vous le déduisez très bien, a nécessité l’ouverture de votre pli… entre cette phase-ci, dis-je, et cette phase-là, règne un écart sensible, que l’épistolier va s’attacher non pas à résoudre mais à accentuer. (La résolution aura lieu sur un autre plan, celui des réflexions de l’auteur.)

Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser passer ainsi l’occasion de vous exprimer mes excuses.

Un sens sous-jacent court sous cette phrase : je dois [malheureusement] vous faire part de mon irritation. De la redondance (tautologie apparente), Ducasse passe soudain à ce qui apparaît comme une dissonance du genre ‘un mot pour un autre’ : au lieu du mot affectif d’irritation ou d’agacement qui traduirait son sentiment, il inscrit un mot social, conventionnel, celui d’excuses. Or, ce mot se justifie par l’existence d’une autre signification : Ducasse a lieu de ‘s’excuser’, effectivement, si l’on veut, d’avoir tiré quelque traite en blanc sur des fonds dont, sans qu’on l’en eût prévenu, le total tendait vers zéro ; mais le ton de la première partie de la phrase reste celui de la menace…

Voici pourquoi : parce que, si vous m’aviez annoncé l’autre jour, dans l’ignorance de ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est placée, …

autrement dit : ignorant tout des imprévus auxquels je puis avoir à faire face. Noter la triple distance prise par le scripteur à son propre individu : non pas (1er degré) ‘ce qui peut m’arriver de fâcheux’; non pas (2e degré) ‘ce qui peut arriver de fâcheux à ma personne’; mais (3e degré) ‘ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est placée’. Il s’agit d’établir à l’intention du lecteur, pour peu qu’il soit algébriste, que c’est au troisième degré de la rhétorique, premier de l’humour noir, que la chose s’écrit. (Breton cite cette lettre dans son Anthologie de l’humour noir où s’illustre, par maints exemples concluants, ce concept nouveau, depuis si souvent interprété de façon grossière, le noir de l’humour, obscurité résultant d’une superposition d’états ; cela suffit à montrer combien Goldenstein erre quand, dans l’édition Pocket, il écrit que les lettres de Ducasse, n’ayant qu’une valeur ‘documentaire’, ont leur place en bout de volume, parmi les notes ; comme si un écrivain cessait à aucune seconde d’être écrivain ! et comme s’il existait un texte plus littéraire que la lettre ici relue.) Dans la transition des degrés, l’accent se déplace, d’abord du sujet vers sa phase objectale (‘sa personne’, écrit-il), puis vers les ‘circonstances’ qui environnent celle-ci.

… que les fonds s’épuisaient, je n’aurais eu garde d’y toucher. Mais certainement, j’aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.

Bel exemple de conditionnel imaginaire : scripteurs ou lecteurs, nous sommes assez peu sensibles, en général, à la satisfaction d’échapper à des désagréments que nous ne fûmes jamais en mesure d’envisager, ni partant de craindre. Mais comme la proposition se ramène à une égalité entre des termes ‘impossibles’ (autant de joie […] que vous en auriez […]), elle est vraie comme 0 = 0.

Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit vaguement par la bizarrerie de mon père ; mais vous avez deviné que mon mal de tête ne m’empêche pas de considérer avec attention la difficile situation où vous a placé jusqu’à présent une feuille de papier à lettre venue de l’Amérique du Sud, dont le principal défaut était le manque de clarté ; car je ne mets pas en ligne de compte la malsonnance de certaines observations mélancoliques qu’on pardonne aisément à un vieillard,

Ce vieillard, François Ducasse, vient de dépasser la soixantaine : seize ans de moins que M. Darasse aîné. Si c’était bien à Joseph Darasse que s’adressait cette missive, la pique serait rude ; si c’est à son fils Paul (46 ans), elle est inexistante. Je pense, en fait, qu’il n’y a aucune pique envers le destinataire (qui donc est plutôt Paul) ni même envers le Chancelier : de ses vingt-trois ans, Isidore Ducasse voit sincèrement son père, dont il a découvert récemment la barbe blanche, en vieillard ; en fait, il a dû le voir en vieux dès son plus jeune âge : trente-sept ans d’écart, cela compte, pour un bambin. Enfin, n’oublions pas que nous sommes en 1869, époque où la plupart des gens, à cet âge respectable, soixante ans et deux mois, étaient morts – et qu’est-ce qu’être vieux, sinon statistiquement proche de la mort?

et qui m’ont paru, à la première lecture, avoir eu l’air de vous imposer, à l’avenir, peut-être, de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d’un monsieur qui vient habiter la capitale.

c’est-à-dire d’imposer au banquier un rôle de mentor, de père-suppléant, de régulateur financier. Rappelons-nous que, pour avoir commis, vers ses vingt ans, des dépenses jugées outrancières, Baudelaire, taxé d’irresponsabilité comptable, se vit affligé, sa vie durant, d’un ‘conseil de famille’ déléguant à un nommé Ancelle la charge de lui distiller son héritage sous la forme d’une pension assez mesquine, circonstance qui n’améliora pas l’humeur de l’intéressé. La surveillance exercée par les familles bourgeoises sur leurs rejetons s’opérait bien davantage au nom de la moralité du capital qu’au nom, par exemple, de celle du sexe, et s’il y eut pour scruter les allées et venues du Montévidéen à Paris un M. *Andrade qui le vit en compagnie de prostituées, c’est plutôt l’aspect dépenses que cet ‘œil’ eut à viser ; mais, éloignons vite le soupçon avorté : en ces temps gracieux la putain n’était point dispendieuse, et même le peuple pouvait en tâter. La suite de la lettre vient après un passage sauté (en tout bien, tout honneur) par le transcripteur.

Pardon, Monsieur, j’ai une prière à vous faire : si mon père envoyait d’autres fonds avant le 1er Septembre, époque à laquelle mon corps fera une apparition devant la porte de votre banque,…

Seule allusion plausible, dans tout le corpus ducassien, aux ‘apparitions’ ayant eu lieu à Lourdes en 1858, un an tout au plus avant que le jeune Isidore Ducasse arrive à Tarbes (même évêché). Curieuse manière (appréciable uniquement par nous, qui savons la légende de Lautréamont) de s’identifier au pôle radieux du mythe, le banquier sévère étant momentanément convié à occuper la place de la petite Bernadette (*jeune fille de quatorze ans lors des apparitions). Le mot époque, associé à une date assez prochaine (102 jours après ce 22 mai), situe la phrase dans un temps quasi légendaire.

vous aurez la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute heure du jour ; mais vous n’auriez qu’à m’écrire un mot, et il est probable qu’alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le vestibule.

Voilà ce qu’en français policé on appelle des précisions oiseuses. L’épistolier, égayé par la page qu’il vient de composer, s’amuse ; il s’amuse à imaginer la vibration du chapeau du banquier, bien au-dessus duquel, comme un boulet qui ne produit que du vent, les beautés rhétoriques qui précèdent n’ont pu manquer de passer. Conscient (Genonceaux le sera aussi, mais moins complètement) qu’il vient de produire une page anthologique de notre littérature, il pardonne, au nom de sa beauté, au futile agent qui y prétexta. Il conclut par un retour au thème :

Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante de formalité ! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle affaire ! Après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu’elle m’a paru remplie d’une notable quantité d’importance nulle.

Le style alambiqué de toute cette lettre suggère qu’elle s’est écrite en parallèle avec le Chant VI où l’auteur met, par exemple, dans la bouche d’un travailleur d’abattoir, l’hilarant et docte propos suivant : « Apprenez, une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu’il ne sert de rien de pratiquer l’inobservance de cette loi. » Nous voici derechef au troisième degré : 1° on suppose qu’en donnant des coups de marteaux, les abatteurs ont en tête une certaine loi ; 2° on feint qu’ils s’attacheraient, ces abatteurs, non pas à la suivre, cette loi, mais à en pratiquer l’inobservance ; 3° qu’ils pourraient juger utile (mais, pour le coup, ils se tromperaient) de se rapporter négativement à un tel code. Le pompon est dans le failli, qui soupèse la précarité des choses éventuelles. – C’est en fait tout comportement spontané qui serait susceptible d’être ainsi humorisé (je ne dis pas « ironisé » : car ici la référence est imaginaire ; or on sait que l’ironie, en tant que métalogisme, implique sa réalité) dans une telle mise en perspective anti-jurisprudencielle induite par la récurrence (finie, mais ouverte) de la superposition des négations : car tout comportement viole, dans l’hypothèse du littérateur, un certain article – qu’il lui suffira de fabriquer ad hoc – d’un corpus ouvert de lois virtuelles. Ce type de propos sert à suggérer l’espace au sein duquel les propositions de la littérature se construisent effectivement, celui dans lequel le littérateur (s’il n’est pas un enfant) raisonne en fait, et comment s’exprimeraient ses héros de papier s’ils avaient le juste sentiment des dimensions logiques du domaine qu’ils servent à explorer.

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