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Second axe (perpendiculaire à l’auteur en ses *métamorphoses) de la coordination des écrits d’Isidore Ducasse, le meilleur lecteur, le plus dangereux, le plus actif, est celui qui, effectif répondant sinon maniaque répondeur, lira, devenu auteur, tout de l’œil intéressé du prédateur, ayant à cœur de tirer de ce qu’il lit la part vive, les éléments à corriger. Il convient en conséquence pour l’auteur de se le concilier quand il est encore doux : à cette fin, la coopération des deux axes de la littérature – écriture, lecture – est au cœur de l’entreprise ducassienne. Il faut voir le soin que met Ducasse à former le lecteur, dont le nom forme la clé musicale (en sol) tonalisant l’envol de Maldoror.

Le lecteur est à distinguer du destinaire d’une lettre ou d’un message qu’il n’y a qu’à décoder pour en déduire une conduite à suivre, soit que le destinateur la prescrive ou qu’il la suggère par réaction. Car le livre est un écrit qu’on n’adresse guère : le lecteur est tout bonnement celui qui, cela lui étant tombé sous les yeux, lit. La littérature résout partiellement le problème de l’indiscrétion, laquelle consiste à lire des écrits adressés à d’autres personnes, ce qui, de part et d’autre, parasite la communication. En insérant sa propre *capacité, comme une *poche, dans un circuit qui ne l’implique pas, l’indiscret se pose en lecteur-modèle. Si le lecteur, ainsi défini, précède logiquement la littérature, il en fonde en droit la possibilité, en même temps que, de fait, il en fonde la réalité : car, de n’être pas impliqué en principe dans les lettres qu’il (ce personnage oblique) déchiffre d’un œil torve, leur confère à l’évidence, en retour, un intérêt distinct de celui, naïf, que l’épistolier et son réceptacle connaissent. C’est la *beauté de la littérature qui naît. Le lecteur, bien entendu, précède aussi l’auteur. C’est du projet de satisfaire, au moyen d’objets spécialement formés à cet effet, la passion de parcourir des yeux des écrits sans adresse, que sont nés les auteurs, au sens financier du terme. Résolution seulement partielle, ai-je dit ; car, d’une part, il n’est pas sûr que la surprise qu’aime opérer le curieux prédateur des messages volants, se berce à titre égal d’objets ad hoc : le lecteur est peut-être moins content que l’auteur ne le pense de voir son attente aussi bien prévenue. Et, d’autre part, il se trouve, dans l’action d’écrire à un tu brillant par son absence, un germe d’une jouissance satisfaisante, laquelle tend à s’axer justement sur cette absence, si bien que du point de vue de l’*homme de lettres, l’homme d’yeux qui, par l’effet d’une fausse symétrie, lui répond,

(en principe, il ne lui répond pas ; cependant, presque tout auteur connu a affaire à la plaie des lecteurs-répondeurs, gens qui paraissent ignorer que la littérature est un soliloque dans le désert, qu’il ne faut pas distraire le vaticinaire : inopinément affronté au lecteur qui se déclare, l’auteur est aussi interloqué que le serait un prieur qui, parlant à Dieu, Le verrait soudain se dresser devant lui, et, inversant les rôles, l’apostropher à son tour : tout l’humour juif procède de l’exploitation régulière de ce comique renversement ; heureusement, le vrai Dieu, Lecteur émérite, connaissant l’homme comme Sa poche, s’abstient presque toujours d’une telle intrusion renversante)

occupe une position idéale, de nature à faire l’objet d’une idéalisation plus idéalisante encore. Que se passe-t-il alors ?

Il n’est pas sûr que chacun écrive pour être lu. Ce qui est sûr, c’est qu’il en va bien différemment d’un ouvrage de littérature qui hèle, requiert, implique, interpelle, conseille, joue avec le lecteur, et d’un autre qui l’ignore. Je ne conçois pas *Rimbaud se tournant vers le lecteur, lui parlant. Il montre plus volontiers son dos, ou ses talons, que ses *yeux ou sa main. Ducasse, lui, cache tout, sauf la main et les yeux, justement. Je l’imagine bien jouer avec un chaton. Rimbaud non. Leurs deux pratiques de l’écriture sont incompatibles. L’une se donne aussitôt pour interactive (et le texte atteste partout qu’auteur on est d’abord lecteur) ; l’autre, affichant un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, ne pose à aucun moment, ni même ne permet de poser, la question de la lisibilité. Rimbaud ne se préoccupe pas du tout d’être compréhensible ou non, encore moins de moduler la dimension de la compréhensibilité : il l’ignore. D’où un prestige évident auprès d’un lecteur sidéré, mais secrètement content, de se voir traité en rien du tout (il semble que celui-là se suffise, le voilà donc bien désirable – cf. ce qu’écrit Girard du narcissisme, réel ou apparent) ; cela explique, suffisamment à mon goût, les pléiades d’adeptes macérés et les hordes compactes de *chiens pisteurs qui se pressent, en haletant, truffe humide et *queue en bataille, depuis un siècle et plus, aux basques et aux mollets du Charlevillais. À génie égal, le lecteur rampant préférera toujours un maître qui l’ignore.

Quant au crédit illimité ouvert au lecteur, le biographe prouvera que c’est une question d’éducation basale. Isidoro vit dans son enfance des consuls, des chanceliers, des banquiers, des diplomates, des ambassadeurs présents ou prochains, tous gens à parole fluide, à respiration tempérée et à linge huppé. Arthur en face fait figure de petit campagnard surdoué, teigneux, ayant dû côtoyer pas mal de racaille et faire son chemin à coups de poings. Conséquence attendue : l’éléphant se laisse caresser, le pou non. Quoi qu’il en soit de l’historiole, il reste que l’un s’adresse au sentiment, l’autre à la raison. La poésie raisonnée ne doit pas, au départ, s’attendre à rencontrer un public plus étendu que la *géométrie projective. Philippe Sollers affirme qu’Isidore Ducasse écrit pour « six ou sept (maximum) individus par siècle ». Mais, de quel siècle parlons-nous ? Le taire, c’est compter sans les progrès de l’intelligence, qui, « marquant leur trace dans les esprits par un courant insensible qui va de plus en plus s’élargissant », finiront bien par mettre chacun à sa place, et rendre justice au plus vigilant. Aujourd’hui le chemin est frayé, les autoroutes de l’information sont ouvertes, et l’on cherchera en vain à cadenasser, sous prétexte de brevet non déposé, dans des archives caduques, les *principes clairs et souverains d’une théorie, et surtout d’une *pratique, de la *lecture assez vaste, précise et compréhensive, pour écraser, comme gazon ras, tout ce qui s’est rêvé auparavant.

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