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L’écrivain, sans séparer l’une de l’autre, peut indiquer la loi qui régit chacune de ses poésies.

(II : 70)

Qui se contente de confier des impressions à la page ou d’y jouer à la marelle n’est pas encore écrivain. L’écrivain doit concevoir le réseau des relations qui s’étendent des principes premiers aux applications poétiques secondes assez précisément pour que le lecteur puisse à son tour retrouver, à partir de l’une quelconque d’entre elles, la géométrie de leur tout. Les poésies sont séparées par la volonté typographique, conjointes par l’unité d’intention. L’écrivain doit se poser la question de la loi, dont il refuse d’être le serviteur aveugle ; être en mesure de la revendiquer. Les poètes sentimentaux ne le peuvent pas. Ils ne sont lucides que par accès, comme quand, dans un tunnel, on passe par hasard sous un ajour. Le philosophe qui reprend une poésie sentimentale, la corrige dans le sens de l’électricité générale, arrive à en produire une version éclairante, munie de phares reliés à une batterie autonome. Aux viscosités du sentiment succède la clarté de l’idée. Le sens d’une loi y luit.

Par exemple (II : 69) corrige les six dernières strophes d’une des plus belles poésies de Victor Hugo, la Tristesse d’Olympio. Celui qui prend sur soi de parcourir ce chapelet énervant, où l’on dirait que l’auteur nous fouaille la poitrine en vue d’exposer un organe saignant sur l’autel des sacrifices, peut y trouver, comme épelé, l’alphabet de tout ce qu’il convient d’éviter si l’on veut rester dispos. On a trouvé pour ce genre de poésies le mot poignant. Heureusement, la rimade funéraire où l’auteur, un flacon d’Young au poing, interpelle successivement les ravins, les ruisseaux, les treilles, les rameaux, les grottes, les forêts, les buissons, les vallons, la maison, le jardin, ses ombrages, l’herbe, la ronce, les oiseaux, les ruisseaux (bis), les feuillages, objets disparates qui, tous, demeurent prudemment sur leur quant-à-soi dans leurs sites respectifs, semblant se demander ce que leur veut ce déambulateur intérieurement badigeonné au gros rouge qui tache du strophisme bachique, engendre rapidement la réaction que le texte n’appelle pas : le fou-rire irrépressible. Si Hugo s’était attaché à dégager quelle loi sa Tristesse illustre, il aurait bien vu que c’est celle de la chute des corps, qu’il vaut mieux laisser au physicien le soin de mettre en équation. Débarrassé des prestiges rimés, le bon sens rétabli suggère une loi inverse : la non-fermentation des souvenirs tués.

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