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Comme les hymnes, les louanges ennuient. On ne les croit pas sincères et l’on a raison. Les humains se connaissent, et savent, si même ils se le cachent entre eux parce qu’à eux-mêmes ils préfèrent se le taire, que *tous restent à mille coudées au-dessous de la *bonté qu’ils peuvent. Cette bonté, immense comme la mer, dont ils ne peuvent pas ne pas sentir qu’elle gît en eux, voudrait se répandre en myriades d’actions bonnes, inonder l’univers. Au lieu de cela, presque tous restent au-dessous de la médiocrité dans un art aussi souhaitable. Ce n’est pas par *modestie que la bonté humaine, enténébrée dans les replis de la conscience, amenuisée à se compacter, à se compresser dans un espace trop étroit, comme un gosse enfermé dans le bas d’une armoire, ou comme un cœur de mère rétréci dans une cage thoracique mesquine, ou plutôt comme un cerveau dans un crâne, dépérit. C’est parce que la bonté n’a pas trouvé langue. Le gorille n’est pas bête ; il aurait tant de choses à dire. Mais il ne peut pas. La conformation de sa gorge le lui interdit. Aussi est-il morose. Il serait ravi de s’exprimer en bon français, voire même à la rigueur en bas allemand. Son malheur est si grand. Se taire, est-il une autre peine ? Telle est l’origine également de la morosité de la bonté humaine, et conséquemment des humains, qui voudraient bien être bons, car au fond ils le sont, et ils aimeraient qu’on les saluât tels ; mais ils n’en ont pas trouvé encore le moyen : entendez l’artifice de contact, système logiciel ou organisation économique ou composition inter-institutionnelle, que sais-je ? apte à mener à bien cet important travail : l’exhibition, enfin, de la bonté humaine, trop longtemps cachée, parce que rien n’est facile à l’homme, il doit presque tout inventer. L’homme est triste d’être si bon et de le paraître si peu. Alors il invente des *romans où il se répète qu’il est méchant. Il fait le méchant. Le pire est qu’il finit par y croire. Il se déguise si bien à ses propres yeux, que par un phénomène d’inversion véritablement saisissant, il parvient à se persuader de l’horreur de son propre fond. Il approuve les théoriciens funestes. Il ne se repent pas (car au fond il sait toujours qu’il n’y a pas de quoi : au fond il est bon et il le sait), mais il est si déçu de ne pas parvenir à exprimer sa bonté qu’il est prêt à contresigner toute caricature de lui-même, si pernicieuse et si horrible qu’on la peigne. C’est qu’il a de l’orgueil (preuve encore de sa bonté virtuelle) et qu’il aime mieux se figurer grand dans le mal, même imaginaire et peint à Vienne, que seulement petit dans la bonté : tel qu’il est. – Isidore Ducasse est le seul poète à avoir osé écrire qu’homme est le nom de la bonté. Les démentis que semble opposer l’histoire à une vérité si belle – à une aussi bonne nouvelle – sont tels qu’on a cru qu’il mentait. Il ne mentait pas. Il disait la vérité simple, et la disait simplement : Bonté, ton nom est homme. Quoi de plus simple et quoi de plus vrai ? Il suffit d’y songer. Pourquoi la vérité serait-elle sordide ? Pourquoi refuser d’entendre le témoignage de la conscience, ce sourd applaudissement perpétuel, qui résonne en nous comme le murmure aimant d’une mer intérieure, au flot habituel, annonce des félicités éternelles, et fait que dans la satisfaction, même vénielle, nous sourions, sans raison apparente, et même un petit peu bêtement. Il est vrai sans doute qu’il y a des vérités inopportunes et qu’un sage qui sait le fin mot des choses sait se taire, en attendant, pour parler, un instant favorable à ce qu’on lui tende l’oreille. La vérité est si belle qu’il ne faut pas la prostituer en la prononçant d’une voix faible ou étranglée : ce serait lui nuire, en retarder la mise au jour. Mais parce qu’on a la voix méchante, est-ce raison d’y accorder son propos ? Qu’on se taise plutôt. Est-on si démangé ? Vous dites qu’il faut bien qu’on parle, ne serait-ce que pour exercer les cordes vocales ? Qu’à défaut d’une doctrine véritable, il faut en essayer d’incertaines et les corriger au fur, à mesure, jusqu’à atteindre une fausseté relative encore, certes, mais toujours mieux compatible avec les faits qu’on connaît ? Curieuse méthode, au moins discutable. Elle peut alors attendre au portillon longtemps, la vérité. Je préfère que, sachant l’absolu, on en dégage les suites certaines et, progressant de vérité en vérité, l’on vienne petit à petit à saturer l’espace de la bonté, en vue que, le voyant un jour éployé, elle accepte de s’y répandre et régner. L’absolu n’est point, dites-vous ? Qu’en savez-vous ? L’avez-vous cherché ? Combien de temps ? Trente ans seulement, c’est peu. Il faut plus de patience avec Dieu. Ce mot vous fâche ? Ôtons-le, mais il est commode. Ah ! c’est que Freud vous hante. Je le pensais bien. Le cas de cet homme est difficile, parfois je ne sais qu’en penser. Le sûr, c’est que tous les poètes ont dit qu’il a menti, Nabokov par exemple, le merveilleux Nabokov, qui l’appelait le charlatan de Vienne. Qu’il ait créé une entreprise prospère, je le veux bien, et qu’en des temps difficiles tout créateur d’une petite entreprise, et qui marche, a droit à notre estime, aussi. Mais donner à l’homme lieu de croire qu’il n’est que le caniche qu’un Sexe énorme sort, tous les soirs, faire pisser, c’est petit. Dira-t-on : « Caniche, ton nom est Sexe » ? C’est de la mauvaise langue, donc c’est faux. Et cet autre penseur germain, Nietzsche : est-ce raison d’appeler Volonté de Puissance la soif de grandir, de s’épandre, dont le sujet n’est pas l’homme – Qu’est-ce à-dire, l’homme ? l’homme n’est pas, puisqu’il est en devenir –, mais encore une fois la bonté. La bonté veut grandir ? Pourquoi l’empêcher ? Mais, c’est vrai que la *mission du poète est difficile. Affirmer la bonté ne suffit pas ; il faut aller plus loin, montrer comment, sinon d’emblée l’épandre toute, au moins détailler en termes applicables quelque procédure pratique de cette expansion. Ainsi fit cet autre courageux philosophe, *Rousseau : il écrivit un programme d’éducation, pensant que pour redresser la figure de l’homme, le prémunir de cette passion fatale de croire au mal, ce qui fait qu’on s’y prépare et qu’en ne le voulant pas on le répand d’autant plus sûrement autour de soi, le mieux est de commencer par prendre un petit d’homme à part et de veiller à cultiver en lui d’abord le sentiment de sa bonté, que dans l’ordinaire société presqu’aussitôt le mélange avec ce qu’elle compte de plus inachevé, d’autres enfants, tue. Magicien, si je voulais – ce que je ne veux pas – parachever le sort étouffé de la bonté, je me contenterais d’ordonner de ma baguette qu’à jamais les collectivités enfantines subsistent. Les écoles sont les vraies cultures de la continuation des conditions d’exténuation précoce de l’expansion de la bonté. Qu’il faille enseigner, je l’admets, mais qu’on enseigne avec bonté. L’école, comme la prison, est un lieu de mise en commun du pire. Chacun en sort riche non seulement du dol qu’il apporta mais du total accumulé des dols que tous les autres y commirent. Ainsi fleurissent les techniques de la méchanceté. Mais qui donc a inventé l’école, pourrissoir immonde des circonstances primordiales de la bonté ? Ce sacré Charlemagne l’a-t-il fait ? Qui que ce soit, ce fut un grand imbécile, je ne dis pas une grande crapule, car étant bon fondamentalement lui-même, son intention à coup sûr fut bonne aussi, mais, d’intentions bonnes, vous savez qu’on dit avec raison que l’*enfer est pavé. L’enfer n’est pas, sans doute, mais grâce à l’école l’enfance y ressemble, et le mal, entendez l’empêchement de la bonté, dure. Rousseau, ce grand génie, avait compris cela, et bien d’autres choses aussi. Mais peut-être ne l’a-t-il pas dit assez fort. Enfin Ducasse vint, et aussitôt en France un grand silence sur lui s’appesantit. C’est lui que je veux rompre, et ce dictionnaire y travaille. C’est un malheur pour un poète de tomber dans un siècle qui, malgré ses génies, si nombreux, si grands, et son peu de guerres, ressemble tellement à une infirmerie mentale que montrer de la raison, et peu commune, est, comme l’écrit Pascal, le bon moyen de passer fou. Ducasse l’endura, au moins à titre posthume. Qu’a dit Ducasse ? Qu’a-t-il fait de si grand et qui lui vaille tant d’honneur que ce soit autour de son œuvre et de nulle autre qu’il faille argumenter les actes initiaux de la bonté en partance ? D’abord il a dit la bonté et c’est immense, car encore aujourd’hui presque tout ce qui pense ou croit penser la nie. La mode des penseurs noirs dure encore pour quelques heures. Mais il a fait quelque chose de plus, et de grand, qui valait que les plus grands philosophes y réfléchissent : aucun ne l’a fait et cela suffit à prouver que depuis un siècle et plus, on n’a vu que des philosophes médiocres ou nuls. Il a montré, par l’exemple, combien les énoncés de la langue sont plus près d’affecter des sens oscillants qu’on ne le voit à se fixer à l’ordinaire des énoncés planaires : je nomme planaires ceux qui, d’une sorte commune, se rangent avec assez de facilité dans une de ces quatre cases : vrai, faux, probable (plus ou moins) et insensé. Il a montré comment, agissant ingénieusement sur des énoncés de ces quatre types, on obtenait par de minimales transformations de syntaxe, de sens et de termes, des énoncés qui, non seulement émigrent de case en case avec quelque régularité mais en outre l’opportunité, disons mieux : la nécessité, et d’abord la faculté de produire, orthogonal au plan sans joie des quatre valeurs précitées, une valeur vraiment divine, imaginaire, capable de capter la voix de Dieu s’il parle. C’est beaucoup, direz-vous. Or, rien n’est trop grand, ni trop beau, pour l’homme, qui est le nom de la bonté. Il fallait pour cela assez d’intérêt technique envers la lumière pour s’adonner à la recherche de la solution du problème qui consistait à donner de la lampe électronique un équivalent dans la phrase même : ce point est technique et ce n’est ici le lieu de s’y étendre. [®triode]. Il montra en outre que pour que cette nouvelle fonction logique s’acclimatât à nos discours, il fallait que la tierce branche plongeât vers le lecteur, et que ce fût, par l’application d’une tension d’esprit suffisante (supérieure à une valeur donnée en chaque cas et partant définie en tout cas par un minimum) de la part de cet intervenant sagace – s’il ne l’était pas au début, il le deviendrait ensuite, le principe de bonté dictant de lui ouvrir d’office un crédit illimité – que s’opérât la *régulation des deux parts, constative et performative, participant à l’équilibre sémantique de chacun de nos dires. De la sorte il serait possible de compliquer le système du discours – l’art de parler – assez pour y accueillir non seulement la divinité mais d’abord (qui peut le plus peut déjà le moins) la musicalité : or c’est elle qui d’abord parle à la fine oreille et fait que Lautréamont charme. Cela valait bien qu’il fût louangé à l’article LOUANGES. Lui-même en a peu prononcé : c’est que son système indirect, mais exact, et toujours pratique, voulait qu’on partît des données critiques et que celles-ci prétextassent à des *corrections sensibles, vrais exercices d’école soumis à l’attention du lecteur d’abord étonné qu’un poète l’implique ainsi – qui, s’il est sot se croit moqué, stupide ne voit rien de neuf à l’affaire, et mongol définitivement interdit (®miroir). Si pour toujours il pouvait se taire, on en aurait fini des borborygmes qui se croient des pensées et ne commandent que des extraits de panse à vomir au bac. Moyennant ce système, où d’être nommé doit inquiéter, tous ceux qui ne le sont pas, toute l’humanité en somme à l’exception momentanée des quelques uns qu’il nomma, est en droit de se tenir louangée. L’éloge cette fois pourra être tenu sincère : il portera sur la qualité développée grâce à l’intervention du lecteur. Je crois avoir déjà nommé la bonté.

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