Étiquettes

, , , , , , ,

Je vais maintenant vous parler d’une autre manière de traiter la littérature – la plus simple et peut-être la plus importante. Lorsque vous n’aimez pas un livre, vous pouvez néanmoins en tirer une satisfaction artistique rien qu’en essayant d’imaginer les choses, ou, ce qui revient au même, de les exprimer d’une manière différente et plus appropriée que celle de l’auteur qui vous exaspère.

Nabokov, Littératures /2, p. 170.

 Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.

Cette *maxime (II: 59) résume la procédure appliquée dans *Poésies II à la plupart des textes réquisitionnés (mais non à tous: l’*intention peut varier; le développement complet qui suit sera donc un peu plus compréhensif, couvrant la totalité des textes visés). L’emploi ducassien, coïncide si peu avec l’emploi régulier du mot plagiat, d’habitude

un larcin littéraire subreptice commis en vue d’engendrer ou de gonfler un texte que le plagiaire signera et qu’il vendra pour en tirer bénéfice; cette pratique est un délit punissable aux conditions prévues par la loi du [illisible]

 qu’il faut s’interroger sur la raison du choix par Ducasse du mot plagiat pour désigner ce qui, chez lui, apparaît en tant qu’un

emprunt littéraire ostensible en vue de produire, par des corrections mineures ou majeures touchant la syntaxe et/ou les termes et visant l’intention probable ou certaine du texte atteint, ci-après le texte-source, un texte amendé, que sa justesse, égale ou supérieure à celle dudit texte source, permettra à l’intervenant (dit ci-après plagiaire zélé en vue de le distinguer du vulgaire et punissable plagiaire vénal) de signer de son nom ou de tout autre qu’il lui plaira pourvu que nul porteur d’icelui ne s’en offusque dans les délais légaux; la performance ainsi développée, n’obligeant ni n’empêchant ledit plagiaire zélé de nommer le signataire du texte-source, sera donnée au monde afin que la vérité pratique en bénéficie; ledit plagiaire zélé pouvant ne tirer d’icelui labeur qu’un bénéfice en euros négatif ou nul, étant vérifié et avoué du législateur que la visée principale, voire exclusive, dudit plagiaire zélé, est la vérité pratique, et non l’accroissement de son personnel pécule; et décrétons que cette pratique judicieuse, constituant une intervention utile, raisonnable, charitable et non plus longtemps contestable, elle sera dorénavant et jusqu’à l’improbable amendement du présent article, saluée et encouragée de la République aux conditions du présent article, sous réserve néanmoins que ledit plagiaire zélé avoue encore tout résultat constaté de cette nature issu de sa fabrique pour critiquable et sujet à d’autres interventions zélées du type susdécrit, et cela sans arrêt prescriptible de la procédure de récurrence qui en a atteint le terme initial; moyennant quoi la susdite pratique sera toujours tenue pour bonne et applaudie des gens d’esprit, lesquels seront le cas échéant vigoureusement encouragés dans cet applaudissement par les gendarmes nationaux de la section supervisant le corps au nom duquel se trouve inscrit l’esprit de ce fait remarqué en état spécifique d’insubordination latérale aux paternels souhaits du législateur, lequel encouragement pouvant ne s’exécuter (au cas que l’intéressé y objecte, et pourvu que cet esprit libre, dès lors enregistré protestataire, en fasse expresse demande au capitaine de la gendarmerie adjacente) qu’après la vérification générale de la conformité de l’arrêt répréhendaire qui le vise aux conditions prévues par l’Article 1er de l’ARRÊTÉ consulaire du bulletin N° 318 des lois de la République du 1er Vendémiaire an XII, ARRÊTÉ susceptible, au cas où l’applaudisseur récalcitrant le prétendrait de trop antique mouture, d’être renouvelé dans son orthographe, mais nullement modifié dans sa teneur.

Au seul vu du rapport métrique des articles relatifs à ces deux modes procéduraux (dont il reste incertain, quoique d’importance nulle, si le poète ménager Jacques Roubaud avouera le caractère poétique du second), il apparaît que la pratique ducassienne instituée aux termes du précédent article sous le nom de «plagiat zélé» (abrégé ici PZ) ressortit à une visée notoirement plus complexe que le plagiat candide ou vulgaire, assimilable à un simple vol à la tire. Il n’en est que plus urgent d’interroger l’origine de cet emploi fautif ou forcé (amendé dans nos analyses par l’usage du sigle PZ) par un auteur, Isidore Ducasse, dont nous savons le vigilance au choix des substantifs qu’il mobilise. Il me semble qu’elle appert aussitôt de l’étymologie. Elle nous rappelle que le verbe latin plagere ne s’applique pas dans son acception fondatrice à des objets inertes, comme peuvent être, et sont effectivement, regardés les textes sous le rapport du vol qui en serait opéré. Plagere s’applique en fait, chez les auteurs latins, au débauchement d’esclaves pliés à un autre maître ou propriétaire, quelle que soit du reste l’issue ou l’intention de ce «détournement» de «biens»: libération des esclaves ou reploiement sous un second joug: le législateur latin ne prend en compte, pour l’application du verbe plagere, que le point de vue du propriétaire lésé. Ce retour étymologique jette une lumière entière sur la question soulevée. La question est: a-t-on ou non le droit de traiter des phrases ou des textes qu’elles composent (quelle qu’en soit la longueur) en simples «paquets de mots» comptables à la ligne ou autrement et subséquemment marchandables à l’instar de bananes, sachets de noix ou roues de vélo? La réponse ducassienne est évidente: non. Pour ce vitaliste du verbier qu’est Lautréamont, attesté en cent endroits des Chants de Maldoror par d’étranges, comiques *personnifications, les mots, les phrases sont tout le contraire d’objets inertes: Léon *Bloy l’avait déjà bien senti, qui, mieux que personne, peint dans un passage coché du Désespéré, «cet accent-là, qui fait ressembler chaque phrase à une louve enragée courant de ses pattes agiles et silencieuses à la rencontre d’un voyageur ». Cet enragement, cette course agile et silencieuse sont aussi bien ceux du nègre marron dont la fuite est évoquée à la faveur d’une pause dans (IV, 5); et c’est Hugo, seul poète français dont Ducasse ait (s’adressant à sa personne le 10 novembre 1868) salué la force, sentie par lui dès l’âge de douze ans – le bon âge pour rencontrer Victor Hugo – qui se flatta d’«avoir mis le bonnet rouge au dictionnaire» (Contemplations). C’est n’en doutons pas, chez ce poète libertaire, Isidore Ducasse, indominable déchiqueteur de tous les jougs, une conviction spontanée, inaltérable, absolue, insoumissible – et sans nul doute ravivée en permanence au feu de souvenirs d’enfance personnels, fédérateurs d’une réflexion productrice de théorèmes anti-esclavagistes conclus -, qui lui dicte ce choix impérieux et législatif, et ce rugissement de fauve traqué, contre le futile cadastrage financier à quoi se ploient, sous couleur d’y gagner, encore aujourd’hui, sans en excepter un seul (qu’il se nomme sinon! qu’il sorte de la folle peuplade des trafiquants de phrases esclavagisées, cet ami, ce frère, que je l’embrasse et le féconde!) toute l’infréquentable horde des littérateurs stipendiés. Insérant, dans les Chants de Maldoror, ici une page de Buffon, là un paragraphe de Helmholtz, Lautréamont procède comme ces pharaons qui faisaient mettre dans les fondations des temples des morceaux des temples précédents posés à l’envers – semant ces graines afin de faire pousser les temples comme des plantes. Il y a un monde entre ce procédé magique et les approximations auxquelles se livre un professeur sur la prose des auteurs livrés, le temps d’une heure de cours, à son improvisation sauvage. Après avoir pris la défroque, le ton faux du professeur de rhétorique, Ducasse descend dans les fondations et exhibe ces fameux morceaux retournés pour les exposer à la lumière et les soumettre à une critique en acte. Quand il écrit:

Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases. Arrangez-vous.

il appelle un état où la moralité des phrases serait hors de discussion. Cet état n’étant pas acquis, le poète entreprendra, à travers les corrections formelles, souvent minimales, de Poésies II, des modifications atteignant le fond. Le choix des textes corrigés porte justement sur des phrases qui ont atteint la quasi-perfection formelle de la maxime. C’est ce qui les rend susceptibles de corrections de fond (*PZ) à partir de modifications d’une forme qui, d’être impeccable, offre à l’action du régulateur des objets grammaticaux qui sont autant de potentiomètres.

Sous un second rapport, non plus métaphysique et moral, mais juridique et financier, en nommant crûment plagiat ce que d’autres édulcoreront des noms de *détournement, de récriture ou d’adaptation, Isidore Ducasse marque fortement qu’il ne compte pas éluder les conséquences commerciales d’une pratique littéraire de haut *vol. S’il se trouve qu’une phrase est meilleure que sa mère au prix du changement d’une *virgule, mettons de deux, il n’y a pas lieu de se crêper le chignon sous prétexte de droits d’auteur avec celui qui publia la version primitive. Que cet individu conserve la totalité de ses droits, puisqu’il s’honore d’écrire pour de l’argent. Quant à nous, gens d’un esprit supérieur, et capables de vols autrement qualifiés, autrement rémunérateurs! que ce petit commerce de prose imbu d’une sourde reptation dans le labyrinthe indéfini des normes, nous aurons conquis, depuis longtemps, à la bonne heure, l’estime des connaisseurs: chacun aura eu selon son mérite. Tout littérateur qui accepte un centime pour un mot de sa facture n’a droit qu’à notre crachat. En attendant, et pour ne pas commencer illico les hostilités, nous plagierons les meilleurs auteurs du passé, ceux qui sont déjà dans le domaine public. Grâce à Dieu, qui n’oublie jamais les siens, leur prose est la meilleure. Et de loin!

Sardou

N. B. Si par impossible le lecteur n’a pas sous la main le bulletin N° 318 des lois de la République du 1er Vendémiaire an XII, qu’il se console. Il pourra en trouver une excellente photocopie au dos de la lettre N° 48 (intitulée par l’éditeur Sebbag officiant pour Jean-Michel Place: la coïncidence m’a amusé) incluse dans l’édition 1989 de 79 LETTRES DE GUERRE de Jacques Vaché.

Advertisements