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Par un phénomène d’arrêt du développement de la réflexion qui ne peut qu’alerter celle des gens d’esprit, les rapports de la physiologie et de la poésie n’ont que rarement été étudiés des philosophes. Si diserts d’ailleurs, les Allemands, de Hegel à Heidegger, sont quasi muets sur ce point (je compte pour rien l’excursion de Hegel en phrénologie et les allusions vagues de Nietzsche à la bonté de l’hygiène corporelle, évidentes à la bonté d’un manger sain). Les Français (Sartre, Bachelard, Serres, Onfray) en traitent incidemment voire avec un systématisme un peu lassant. Les choses se précisent-elles lorsque, entre poètes conviviaux, il arrive, après minuit, sur France-Culture, que la chose soit abordée jovialement ? Oyons:

 

A. V. – La poésie doit cesser de dire le manque, et de temps en temps s’intéresser un peu à l’excès ?

M. P. – Il me semble. Il me semble quelque part. Il me semble quelque part que, euh, il y aurait, il y aurait mensonge, il y aurait mensonge à laisser croire, il y aurait mensonge à laisser croire qu’un poète ne mange pas, euh, ne se mouche pas, euh… vous voyez où je veux en venir…

A. V. – Non.

M. P. – Euh euh euh! et ne baise pas! Ah ah ah ah! C’est même très important – à mon avis – c’est même très important qu’il baise, sinon l’inspiration euh devient, devient de plus en plus transparente, évanescente…

A. V. – Il peut faire l’amour, aussi.

M. P. – Par exemple. Par exemple. L’un n’exclut pas l’autre, d’ailleurs. Et c’est bien lorsque les deux marchent ensemble. C’est bien lorsque les deux marchent ensemble. Ça arrive, de temps en temps.

Entretien d’Alain Veinstein avec Marcelin Pleynet,

Émission Du jour au lendemain, 3 mars 1988.

Ce bout de conversation, menacé de choir dans l’anecdote, fait sentir que, pour l’auteur, poète à ses heures, de Lautréamont par lui-même, le rôle de la poésie ne consiste pas à « énoncer les rapports qui existent entre les premiers principes et les vérités secondaires de la vie ». Plus proche, dans son projet, du dévergondage des sens que de l’austérité conquise des Poésies, la poésie de Pleynet n’est pas, nous dit-il, la poésie d’I. D. Citant vaguement Jean (14, 1), il poursuit :

 

Il y a de nombreuses activités en poésie. Me frappe quelque part, pour tout ce qui est de la poésie du vingtième siècle, la façon dont elle est marquée au sceau d’un certain philosophisme et d’un certain idéalisme. Or, depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai décidé de m’en prendre à cet idéalisme, parce que ça n’est pas ce que je vis : mon inspiration ne vient pas des idées. (Ibid.)

Cela nous explique au besoin le peu d’application de Pleynet à développer le filon de la vérité pratique. Philosophisme, idéalisme n’ont jamais lui d’un plus clair éclat que dans les paragraphes succincts de Poésies II. Dans le cadre d’un fonctionnement physiologique – expressionniste ou impressionniste – de la plume, le poète, plein de ses organes – plaignez-le – fait grise mine ou pied de nez au philosophe enquêtant a posteriori sur l’emploi qu’il en fit. C’est d’un autre biais que Pleynet se réclame de Ducasse :

Il y a constamment dans mon œuvre, depuis le début, d’abord la citation, puis le plagiat. Un de mes premiers livres est un livre sur Lautréamont, qui a cette phrase superbe : « Le plagiat est nécessaire ». Et peut-être que nous sommes aujourd’hui dans cet espace où le plagiat continue à être nécessaire, où ce caractère de consommation – de consumation – de notre culture implique, quelque part, de passer par le plagiat. Il y a cela donc – ce qui ne figure ni chez *, ni chez **, ni chez *** ni chez Bonnefoy (que je sache). Et il y a la parodie et l’humour, constants. (Ibid.)

Mais dans quel sens va cet humour ? Dans le sens blanc chiné du « ni chez » ou caca d’oie de la risée ? Dans le sens noir, hyper-intellectuel qu’André Breton isola ? Dans le sens du polychrome abhumanisme d’Audiberti ? Dans le sens rouge, cruel, dont Artaud fut l’incarnation la plus vivace ? Ou dans quelque autre encore ? En un débat Viveur-contre-Artaud il s’agit de savoir si l’on est du parti des organes, de leur fonctionnement heureux et continu – ou du parti d’un projet de corps sans organes, physiologiquement réinventé par la langue primale ou autrement. Cela met en jeu l’opposition entre une opération arithmétique directe, comme la multiplication ou l’élévation à une puissance – et une opération arithmétique inverse, comme la division ou l’extraction de racine: la première explore le domaine numérique N de départ sans rien y adjoindre; la seconde force à des extensions tels le corps Q des fractions, le corps A des algébriques. La première est comparable à un organisme qui ronronne d’aise, la seconde à un dinosaure qui surveille la pousse de ses ailes. Mais, comme c’est le chemin inverse de la réduction des organes qu’indique Artaud, cette involution vers le corps de base, revenu de toutes ses extensions – en particulier sexuelle, si nous partons d’un mammifère ordinaire – doit s’interpréter comme défini à partir du corps d’extension vers le neutre.

Chez Ducasse, qui maintient sa prise sur le seul terrain du texte, l’opération est essentiellement intellectuelle. Son corps a statut d’*apparition. C’est la farce, ou la fève, ou la figue du gâteau de la poésie. Il surprend comme le RESTE de l’opération, la preuve palpable, sur quoi la dent casse, qu’elle n’est pas achevée, qu’il y a de l’« etc. » après les points de la suspension. On prétend que ceux qui surprirent Mélusine en cours de *métamorphose n’en revinrent pas.

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