Étiquettes

, , , , ,

*Géométrie par excellence (I: 47), la poésie doit avoir pour but la vérité pratique (II: 35). Dans cet arc tracé du plus formel au plus matériel s’inscrit la philosophie de la poésie. Cet arc, peut-être invisible de chacun des deux pôles où il s’arc-boute, il revient à la philosophie de le rendre lumineux: en quoi les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie. La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie (II: 77). Quoi qu’on pense de ce qui, depuis, s’est développé sous d’autres noms (critique thématique, rhétorique, poétique…), il est clair que le pronostic ducassien s’est vérifié: la poésie est passée au second plan, la réflexion sur la poésie intéresse davantage que la poésie. Mais, il est clair aussi que, faute d’avoir su prendre le pas ducassien, la philosophie, comprise différemment, n’a pas englobé la poésie: je n’en veux pour témoin que 1° le fait que le parti ducassien de titrer Poésies tout autre chose que des morceaux à la Verlaine à ou à la Coppée continue d’étonner le chaland qui passe; 2° les auteurs qui philosophent sur la poésie s’abstiennent en général d’écrire si bellement que le lecteur puisse les soupçonner de prétendre rivaliser en divinité avec les poètes. J’entends examiner en quoi la philosophie de la poésie appelée par Isidore Ducasse est spécifique, en quoi l’arc majeur qu’elle décrit de la pure théorie à la pure technique apostrophe nos pratiques actuelles en matière textuelle. Du point de vue étroit de l’histoire littéraire, composer une philosophie dans les marges d’un poète mort en 1870 comme si cent trente ans de poésie moderne n’avaient fait qu’aggraver la fatigue que causent, distillées par les fornicateurs ou armées d’un revolver à cheveux blancs, les larmes d’Éros, donne à lire Ducasse en tant que la parenthèse ouvrante d’une période de latence où, mélancoliquement penché sur les vestiges d’un sexe ancien, d’un cœur qui ne bat plus, d’une histoire déversoir des volontés nulles, le poète s’est acharné à feindre d’ignorer que la poésie gagne davantage à fréquenter la raison mathématique qu’à s’abandonner aux aléas vécus d’organes capricieux; et qu’elle a, par conséquent, mieux à faire que de creuser la veine des textes métaphysico-sentimentalo-mescalino-impressionnistes. Un si long délai correspond pour la pensée au besoin d’éprouver dans un vide relatif les conditions de sa réforme. Pour chanter, la langue n’a que faire d’un prétexte singulier: il n’y a pas de sujets poétiques, mais seulement un rapport à la langue plus ou moins médité. L’impossibilité poétique de se soustraire au choix d’un langage qui fasse prévaloir les sources de la conscience sur les parades du repérage ordinaire peut paradoxalement affecter, comme chez Ponge, l’allure du parti pris des CHOSES. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est toujours la conscience active qui, dans ces textes, achemine la pensée hors des ornières sentimentales. Primitivement, la question poétique est simple: savoir qui sera mangé – la conscience par les sens, ou les sens par la conscience? Le poète par les passions, ou les passions par le poète? L’étrange serait que celui qui a l’avantage d’être du côté du langage ne fût pas, visant le comestible, du côté des dents qui déchiquètent.

Advertisements