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Feignant d’actualiser la liste ducassienne des *Grandes-Têtes-Molles, Philippe Sollers proposait en juillet 1997 à nos bibliothèques le petit programme d’épuration que voici:

  • Gide, le Pédophile-Nobel;
  • Marx, le Massacreur-de-l’Humanité-que-l’On-Sait;
  • Nietzsche, la Brute-aux-Moustaches-Blondes;
  • Freud, l’Anti-Moïse-Libidinal;
  • Heidegger, le Génocideur-Parlant-Grec;
  • Céline, le Vociférateur-Abject;
  • Genet, le Pédé-Ami-des-Terroristes;
  • Henry Miller, le Misogyne-Sénile;
  • Georges Bataille, l’Extatique-à-Tendances-Fascistes;
  • Antonin Artaud, l’Antisocial-Frénétique;
  • Jean-Paul Sartre, le Bénisseur-de-Goulag;
  • Louis Aragon, le Faux-Hétérosexuel-Chantre-du-KGB;
  • Ezra Pound, le Traître-à-sa-Patrie-Mussolinien-Chinois;
  • Ernest Hemingway, le Machiste-Tueur-d’Animaux;
  • William Faulkner, le Négrier-Alcoolique;
  • Vladimir Nabokov, l’Aristocrate-Papillonneur-Pédophile;
  • Voltaire, le Hideux-Sourire-de-la-Raison-Dénigreur-de-la-Bible-et-du-Coran-Totalitaires-en-Puissance;
  • le Marquis de Sade, le Nazi-Primordial;
  • Dostoïevski, l’Épileptique-Nationaliste;
  • Flaubert, le Vieux-Garçon-Haïssant-le-Peuple;
  • Baudelaire, le Syphilitique-Lesbien;
  • Marcel Proust, l’Inverti-Juif-Intégré;
  • Drieu la Rochelle, le Dandy-Hitlérien;
  • Paul Morand, l’Ambassadeur-Collabo;
  • Shakespeare, l’Antisémite-de-Venise;
  • et Balzac, le Réactionnaire-Fanatique-du-Trône-et-de-l’Autel.

[Entendu sur France-Culture le 5 juillet 1997 à la fin de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut consacrée à Céline. Contre Céline : Jean-Pierre Martin ; pour : Philippe Sollers.]

Bien qu’en apparence parfaitement homogène à la liste ducassienne qu’elle paraphrase, cette liste sollersienne est ouvertement ironique. Tous ces auteurs (moralement incorrects à quelque égard) ont leur place, Sollers n’entend pas autre chose, dans nos bibliothèques ; il s’agit d’accentuer en contraste le ridicule de la position des épurateurs qui, prenant cette liste à la lettre, proscriraient toutes ces lectures. – J’affirme que la liste ducassienne procède d’un esprit tout différent. Qu’on commence par la lire telle qu’elle se donne : au premier degré. En faveur de cette interprétation directe, observez qu’à la différence de 1997, l’an 1870 inaugure en France une phase de rupture ; «la jeunesse» progressiste vibre alors de jeter par dessus bord cent valeurs admises (qu’on relise la diatribe de Rimbaud contre l’esprit français dans la « lettre du voyant »). À la fin du vingtième siècle, à l’aube d’un changement bien plus global, les grands lecteurs sont au contraire habités du souci de réaffirmer tout ce qu’ils jugent précieux d’un héritage culturel menacé dans ses parties dures tant par l’inculture ordinaire que par le néo-moralisme de la correctitude : peur des sables mouvants, besoin de repères élémentaires, indétermination morale, tout ce qui chez les âmes fragiles prête le flanc au déficit et favorise l’autodafé. Trois quarts d’heure avant le déluge l’homme de sens aménage l’arche. Il y a de ce souci-là dans la guerre du goût sollersienne et dans sa pseudo-dénonciation des auteurs « maudits ». Vieillard, on sait le prix des choses, des arrêts sur images, la puissance des classements. « La jeunesse », elle, ne croit qu’à sa propre force. Elle casse, elle dérive avec autant de verve que l’âge mûr met d’attention à intégrer, à classer. (Cette belle complémentarité des âges prouve que l’esprit est bipède, pour le moins.) Contemporain de la grammaire, Ducasse, lui, n’a point d’âge : tel est son fort. Comme, de l’impératif aux divers subjonctifs, il choisit ses conjugaisons, il élit aussi sa morale. Il choisit la *bonté, qui veut la santé. Souci mineur chez les GTM, qui, chacune à son heure, symptomatise l’évolution d’un mal auquel la poésie coopère sitôt qu’elle n’y oppose pas une réaction opportune dans le registre qui lui est propre : celui de la performance pure. Le poète performatif refuse de n’être qu’un symptôme. Il ambitionne l’efficacité d’un traitement.

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