Étiquettes

, , , , ,

La vocation de la philosophie – sens de l’unité non théâtrale, mais joyeuse, de tout – est de faire sentir l’inopportunité de séparer de la vie, pour en faire un exercice en vase clos, ce qui intéresse l’esprit dans ses fonctions de base. Le comique, l’oraculaire, le mathématique sont des vections proprement humaines, qu’on arrive à rendre spéciales, extérieures, indécentes en les cantonnant dans des salles de gymnastique pour fêlés. Il semble qu’il soit aussi déphasé d’énoncer une équation en société que d’inviter la risée à la tablée de Platon. C’est comme si la pensée se divisait en tranches, dont les divers morceaux conviendraient à Pierre, à Paul, à Léofric, à Rosanette. Contre l’éparpillement des genres, la philosophie sonne le rappel de la pensée une. On n’injurie jamais tant la philosophie qu’à la camper en discipline professable, à jour et heure fixes, faisant d’elle un objet de concours, ainsi qu’à la foire aux bestiaux le cochon Norbert, aux quintaux comptés. Cette pratique, assimilable à l’élection des rosières, des oscars, des légionnaires d’honneur, des romanciers primés n’appelle au pif que la tomate écrasée de l’érubescence cynique. La litanie des droits de l’homme se ramène à un seul, le droit de rester chez soi dans le calme inhérent à l’éloignement de l’humanité, ce beaucoup-de-bruit-pour-rien.

– Mais, Monsieur Noizet, si chacun suit vos préceptes, qui pêchera votre morue, qui épluchera votre merluche, qui l’embellira, l’emballera, la conditionnera, l’acheminera jusqu’à votre proximité ?

– Je n’enseigne pas un précepte, je rappelle un principe. J’énonce un droit, je n’en fais pas une obligation. Votre interruption est typique du kantisme sommaire, qui veut qu’une conduite heureuse ne puisse être qu’un comportement généralisable, bientôt que tout ce qui n’est pas assuré à tous soit interdit à chacun. Fort judicieusement, les hommes ne prêchent la morale et ne pêchent la morue qu’à tour de rôle. Nous pouvons compter sur la passion de la variété, propension forte, infiniment plus féconde que le goût de la vérité, pour que tous ne restent pas chez eux à la même heure. Vivre, a dit Villiers, les esclaves font cela pour nous. Que Voltaire se rassure, il y en aura toujours assez. Quand il n’est pas chassé de chez lui par la tornade, les eaux montantes ou le feu, celui qui accepte de franchir le seuil de son antre, en dirigeant ses pas vers l’extérieur, sait qu’il obéit à l’attraction sauvage de l’esclavage. C’est son droit. Je ne viendrai pas le lui reprocher. Qu’à son tour il évite d’enfourcher le dada dodu de condamner mes tendances inverses. L’assurance d’un droit n’entraîne d’autre devoir public que l’assurance du respect des conditions qui le maintiennent. Il n’y a pas à multiplier les droits. Un seul suffit. Une société qui assure quiconque y prétend du confort que j’ai dit, est bonne. Toute société qui permet d’y enfreindre est à jeter. Même un grand criminel, s’il se résout à rester chez lui, doit y être assuré, pourvu qu’il ne viole pas actuellement la sérénité de quelque colocataire ou kidnappé, d’une immunité pareille à celle que, jusqu’au nommé Jean-Louis Debré, attristant émule des incendiaires d’Oradour, chacun était assuré de trouver dans l’enceinte d’une église. En fixant l’attention sur un droit et sur un seul, je rassemble les rênes du char humanité; je pallie la division de l’intérêt; je permets que les regards fixent un horizon ferme, clair comme le jour, fatal comme un point de fuite, calme comme le silence d’un canon. Les professeurs de dessin donneront ici le signal digital de l’applaudissement.

Advertisements