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Les modernes se font trop souvent de la poésie une idée formelle étriquée, qui les empêche de saisir l’homogénéité du projet ducassien, conception éminemment philosophique, qui cesse d’être rationnelle, dès qu’elle n’est plus comprise comme elle a été imaginée, c’est-à-dire avec ampleur (V, 1). On arrive ainsi à décliner Ducasse en deux parties, un: le poète, deux: le philosophe-moraliste. Comprendre un poète, c’est d’abord saisir ce qu’il met sous le mot poésie. La poésie ici ne s’atteste ni par le contenu, ni par la forme visible – mais par la volonté. Deux erreurs sévissent sur la poésie, toutes deux de nature à lui faire tresser une couronne tombale prématurée. L’une consiste à l’enchaîner à des thèmes élus, l’autre à la cadenasser dans des formes strictes. Côté thèmes, cela conduit par exemple à écrire (dans un cours de littérature signé Staff) ce passage que Lefrère tire de Thalès Bernard (Isidore Ducasse, p. 577) : « Que reste-t-il donc à la poésie ? Les deux domaines de la nature et du sentiment : elle sera à l’avenir purement élégiaque et pastorale ». Côté formes, cela confine au gardiennage sourcilleux des « formes poétiques » à base de vers plus ou moins sévèrement calibrés : de telles formes ont, pour le consommateur, l’avantage de se repérer de loin, tel le bocal d’une confiture favorite sur le rayon accoutumé. Les progrès de la linguistique permettent aujourd’hui de donner de la poésie une définition simple qui ne préjuge en rien ni de ses applications ni des formules qu’elle affecte. On peut poser que poésie recouvre tout discours où globalement la performance prime le constat. Il reste à trouver un algorithme qui permette d’évaluer la somme performative d’un texte ; elle n’est pas égale à la somme des performances des énoncés isolés : car, de même qu’en optique on voit que des composantes lumineuses s’ajoutent ou se soustraient, il faut tenir compte des effets amplificateurs ou réducteurs résultant de la composition des performances liées. Cependant, un bon lecteur est assez sensible à l’autorité poétique d’un discours (à distinguer de sa subjectivité) pour se passer d’un tel algorithme. À un sens averti, les lanternes de la poésie se démarquent aussitôt des vessies de la langue inerte. Des critiques impartiaux ont depuis longtemps relevé la qualité poétique d’énoncés qui, bien entendu, n’avaient pas été formés dans cette intention, tel l’approximatif alexandrin: tout condamné à mort aura la tête tranchée; et Stendhal disait retremper son style en lisant le Code civil (dit Code Napoléon). A maxima, l’accent mis sur la performance permet de comprendre en quoi de tels textes appartiennent de droit à la poésie. Ducasse va dans ce sens quand il écrit: «Un poète doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu. Son œuvre est le code des diplomates, des législateurs, des instructeurs de la jeunesse.» A minima, il permet de comprendre comment des morceaux descriptifs (tels ceux tirés du Dr Chenu) deviennent poétiques par la volonté du poète, très sensible dans l’acte réinscripteur qu’un plagiaire zélé en opère. Celui qui, par le verbe, fait ce qu’il marque au temps qu’il le marque, signe sa phrase en la mesurant, arraisonne l’action locale en phase avec la volonté globale – fait, par là même, acte de poésie (quel que soit, du reste, son propos). Parce qu’il prête voix au langage en nom propre, le poète ne doute pas de ce qu’il dit. Il s’agit pour Isidore Ducasse d’établir concomitamment cette certitude heureuse sur les trois axes du vrai, du beau et du bien. Qu’en soient honorés – platoniquement, certes – les mânes de Victor Cousin.

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