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Quelle figure le père affecte-t-il en perspective ducassienne ? Ce qu’on peut savoir du père Ducasse et de ses relations avec son fils éclaire-t-il en quelque façon des lectures locales ou l’interprétation globale ? Cette question curieuse présente au moins l’intérêt de distraire un moment. Ainsi, au cours d’une pêche à la morue, n’est-il pas désagréable de s’asseoir cinq minutes, suivant le principe des repos intercalaires, sur un tonneau en vue d’en griller une en devisant avec un nautonier puant la marée. François Ducasse ne paraît pas avoir été un père écrasant, capable de justifier jamais une épître comme la célèbre Lettre au Père de Kafka: de fait, les créatures ducassiennes brillent par une vitalité ardente et dévoratrice, loin, bien loin de cette répugnance à déglutir et de ces reptations décevantes parmi des labyrinthes inextricables hantés de procéduriers bizarres et de femmes incultes, qui ont justifié le néologisme kafkaïen. Fonctionnaire consulaire sollicité, le Chancelier brilla plutôt par son absence, semble-t-il ; mais, au fond, nous en savons bien moins sur le père qu’il fut pour Isidore, que sur la qualité de ses genoux, vantés par le petit *Vasseur qui y séjourna vers 1878, sur son affabilité (dont plusieurs ont témoigné) et sur sa distinction pédagogique (instituteur, il paraît avoir aimé les enfants ; mais ne nous attendons pas de sa part à d’impératifs débordements éducationnels à la Léo Wiener : François m’évoquerait plutôt le grand-père Schweitzer de Sartre, dans les Mots). Dès les treize ans d’Isidore, le père et le fils ne se virent plus, semble-t-il, qu’une seule fois, fin 1867. Veuf précoce, on le soupçonne d’avoir donné au moins un demi-frère – naturellement – à ce fils écrivain. Sur le rapport Isidore/François un seul document est aujourd’hui connu : la lettre à *Darasse, à l’original égaré, dont Léon *Genonceaux donna des fragments. Le style est au moins cavalier (Louis *Cazeaux rapporte qu’enfant Isidore faisait du cheval en cachette du Chancelier durant ses habituelles stations du dimanche matin à la brasserie Thiébault) : « le déplorable système de méfiance prescrit vaguement par la bizarrerie de mon père », « une feuille de papier à lettres venue de l’Amérique du Sud, dont le principal défaut était le manque de clarté », « la malsonnance de certaines observations mélancoliques qu’on pardonne aisément à un vieillard », cela ne respire pas l’irénisme mais plutôt l’agacement inséparable de l’interventionnisme plus ou moins larvé inhérent à ce rôle familial encombrant, qu’un jour ou l’autre le législateur devra se résoudre à enrayer définitivement. Sur le rapport inverse, nous ne savons pratiquement rien : et c’est beaucoup, car un père moins discret nous eût marqué, par quelque trace, qu’il se rappelait un temps lointain où il fut époux et père. François Ducasse au contraire observa au sujet de son défunt fils une discrétion exemplaire. Libre aux mauvais pensants d’attribuer ce silence à la honte d’un bourgeois envers les mœurs ou la littérature d’un jeune homme en qui il ne se reconnaissait pas. Je préfère l’attribuer, moi, à la conscience littéraire du fait qu’il ne convient pas au premier éditeur d’une œuvre encore indéchiffrée – surtout s’il est en outre l’auteur de ses jours – d’épiloguer sur la vie écourtée du poète qui la cadença.

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