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Nîmes 1884 – Boissise-la-Bertrand 1968.

Jean Paulhan, qui a beaucoup écrit sur le langage et ses incertitudes, la rhétorique et la terreur, et qui a trouvé au jardin *Massey son titre des Fleurs de Tarbes, n’a consacré que deux pages aux Poésies d’Isidore Ducasse. C’est dommage, car s’il les avait étudiées avec sérieux, il aurait pu y trouver cette clé de la poésie qu’il chercha toute sa vie. Il préfère ne voir dans la correction ducassienne qu’un jeu, « pas neuf », « pas inoffensif », mais dangereux, lequel impliquerait

que les phrases – et en particulier cette espèce que l’on appelle singulièrement des pensées – sont de même pâte que les idées, de sorte qu’il suffit de retourner l’ordre des mots pour avoir leur sens retourné. Une nouvelle maxime porte un témoignage opposé au premier, mais qui ne peut manquer d’être aussi pressant, aussi prégnant – n’étant pas autre, mais le même.

C’est l’objection de Wittgenstein aux constructions numériques comme celle qui, aux différents chiffres d’un développement décimal connu, mettons celui de Ö2, substitue leurs compléments à 10 : dans le résultat de ce type de construction, Wittgenstein se refuse à lire autre chose qu’un nouveau codage du nombre-source, ici Ö2. C’est réduire l’opération ducassienne à son versant formel, alors que Ducasse ne cesse d’insister sur l’*intention *morale de son entreprise. Paulhan conclut classiquement:

Il s’agit dans les Poésies d’une démonstration par l’absurde […]

ce qui le conduit à répéter *Gourmont en d’autres termes, i.e. à tenir les Poésies pour une impasse:

Il semble aussi qu’il n’imaginait aucune littérature, sauf Maldoror et ce romantisme, qu’il faisait éclater.

Ces deux pages sont ainsi une efficace contribution à l’inintelligence des enjeux ducassiens, et plus généralement un soutien, inattendu de la part d’un si subtil homme de lettres, au préjugé du peu de sérieux des choses littéraires. « N’imaginer aucune *littérature, etc. », le *contresens ne saurait être plus total, si l’on songe qu’Isidore Ducasse avait ouvert à l’entreprise littéraire un champ pratiquement infini, si vaste que, pour y œuvrer, les mains de *tous ne sont pas de trop. Ce contresens s’explique : à raisonner sans discontinuer dans la ligne du dévoiement que Ducasse a voulu contrecarrer, Paulhan ne pouvait que le lire de travers. Il était pourtant l’un des mieux armés pour rectifier le tir.

 

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