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Conçue et baptisée en 1896 par Alfred *Jarry, c’est, selon sa formule, la science des solutions imaginaires. En quoi la pataphysique – science (puisque Jarry la nomme ainsi) entreprise vingt ans après celle de Ducasse – en diffère-t-elle ? La question doit être posée. Quand il assure : « La pataphysique est la science », répond-il à notre question ? Non, la pataphysique de Jarry n’est pas la science de Ducasse. Différence centrale : la pataphysique a à voir avec la physique (dont elle prend le relais autrement que la métaphysique), tandis que la science de Ducasse porte d’abord sur le discours : elle a affaire avec la poésie. Même différence qu’entre un dictionnaire encyclopédique (Larousse) et un dictionnaire de langue (Littré, Robert). Commençons par examiner le point de vue de Jarry. C’est au chapitre V des Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, intitulé « Éléments de ‘Pataphysique », qu’Alfred Jarry définit la pataphysique :

La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés décrites par leurs virtualités.

Cette définition et le texte qui suit appellent une glose qui n’a, que je sache, été opérée nulle part. Suppléons ici à cette carence. En première analyse, on peut poser que tout événement comporte

  • un noyau invariant qui permet de l’identifier abstraitement (entendons dans l’ordre d’un discours) à d’autres événements centrés autour du même noyau
  • et une partie adventice qui permet de le viser en ce qu’il a d’unique (Il n’est pas impossible d’être témoin d’une déviation anormale dans le fonctionnement latent ou visible des lois de la nature (IV, 7).)

Le noyau, ou phénomène, est la partie répétable de l’événement; c’est l’objet de la physique. Il est commun. La pulpe qui l’enrobe, collection de traits contingents, résidu inintégrable, forme l’épiphénomène ; c’est l’objet de la pataphysique. Il est singulier.

Suivant l’usage habituel, «science» s’entend d’un discours tenu sur le répétable. C’est, à l’opposé, à la Science complète, corrélat du savoir absolu – partant à un idéal platonique, à une limite inaccessible –, que réfère l’apophtegme jarryque : « La Pataphysique est la Science ». Si nous voulons réserver au mot science son sens usuel, nous devons poser qu’il n’est de science que du phénomène. On vérifiera que si la science est un chantier toujours ouvert, le domaine d’une totalisation qui ne peut être qu’idéale, et s’il en va a fortiori de même de la pataphysique, qui tente d’approprier à l’intelligence l’ensemble des singularités échappant du filet de la science, leurs ordres d’inachèvement ne sont pas équivalents: le premier relève du dénombrable, le second du continu. Une erreur triviale, mais fréquente, est d’inférer de l’impossibilité d’intégrer à la science les effets pataphysiques, que ces effets n’existent pas (gâtés par leurs succès scientifiques, les modernes ont facilement la présomption que rien ne peut se produire que leur discours ne puisse absorber; ils n’en sont que plus déroutés par les bizarreries que leurs ancêtres ingénus intégraient sans difficulté à leur cosmos, leur raison n’étant pas assez péremptoire pour les résoudre à les ignorer). C’est l’erreur scientiste. Pour échapper aux mailles du filet scientifique, le fretin subtil n’est pas pour autant mythique ! Une erreur moins grossière consiste à affirmer, en vertu du fait que la Pataphysique n’est pas moins impossible que la Science, que la connaissance de l’épiphénomène ne saurait progresser. À ce compte, la science elle-même n’aurait pu commencer. Écrivons, en lettres italiques, que, tout comme l’épiphénomène est ce qui se surajoute au phénomène, la pataphysique est ce qui se surajoute à la *science. Partant de là, on peut graduer l’épiphénoménalité en classes de probabilités, en y distinguant, entre les effets rares et les effets infiniment rares (épiphénomènes purs), des effets de probabilité décroissante. Sachant que la probabilité se situe à l’intérieur du segment 0-1, intervalle dont la projection logique est assimilable à l’opposition F/V du faux absolu au vrai absolu, on voit que la Pataphysique, si l’on se tient à la leçon que je viens d’en esquisser, reste cantonnée dans le réel ; pour accéder à la dimension *imaginaire, il faut faire intervenir une variabilité opérant, non plus sur les relevés d’expériences, mais sur les catégories mêmes du discours. De cette variabilité, on peut trouver quelque trace dans la pataphysique de Jarry, mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle est la base logique même de Poésies II. La science d’Isidore Ducasse n’a pas pour visée l’épiphénomène, mais une critique de la phénoménalité dans le cadre d’un projet variationnel touchant le cadre sémantique (forme des lois) où s’instituent les catégories verbales au moyen desquelles nous décidons, dépendamment de la forme de nos organes, du découpage des effets remarquables.

J’ai dû, dans ce modeste article lexicographique, écourter la théorie de la dualité, phénoménique et épiphénoménique, de notre monde sensible: elle ne s’impose pas dans le cadre d’un développement ducassien. Ducasse n’aborde pas proprement la réalité, mais seulement ce qui en filtre par les organes de la littérature, reliquat pour lettrés dont il suggère que les précelles V/F du vrai et du faux sont, dans l’opération de sa formalisation, un outil pour le moins simpliste.

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