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Caractère de ce qui a l’avantage de ne pas se diluer dans le Grand Tout. Le problème de la partialité comporte un aspect théorique (ou métaphorique), qui est la difficulté ou l’impossibilité, pour un être partiel (existant), d’accéder à une compréhension valable de ce qui l’excède, et un aspect pratique (ou métonymique), qui est la difficulté ou l’impossibilité, pour ce même être, d’entretenir durablement avec ses voisins des relations cordiales. Le premier montre qu’il ne saurait exister de morale universelle qui satisfasse toutes les parties; le second nous rappelle qu’un bon voisin est un voisin absent. Cela posé, le racisme fournit une base excellente à une morale provisoire : c’est en effet l’un des meilleurs prétextes qu’on ait trouvé pour garder ses distances respectives avec ceux qui incarnent, aux yeux de tous, un puissant contentieux de différences tenaces ; tant que de telles distances sont bien gardées, une paix armée se maintient, et l’animosité reste au niveau d’une médisance tolérable. Lautréamont (I, 9) rappelle cette situation connue:

Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d’êtres humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l’existence de leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre.

Plutôt qu’une critique, un peu amère, de ce dispositif en « casemates », je propose qu’on lise là le simple constat d’une attitude instructive quant à la psychologie de l’homme évolué. Ce n’est pas sans raison que l’homme, surtout dans l’hémisphère Nord, adopte cette stratégie frileuse. C’est parce qu’ayant pour caractère distinctif, entre les autres vertébrés, une singulière aptitude à l’approfondissement de la réflexion, il trouve plus conforme à sa nature de creuser son tunnel solitaire à partir de son propre fond, de la science acquise, des compétences développées, sans se préoccuper de frayer avec ceux qui, moins instruits, perdent leur temps à échanger des mots, des horions ou d’autres banalités. Une partition raisonnée des domaines intellectuels va de pair avec la parcellisation de la surface arable des terres émergées : la famille n’est pas une structure universalisable, ne serait-ce que parce que notre curiosité s’arrête à quelques centaines de congénères et qu’il n’y a pas de sens à parler de famille dès que nous sommes confrontés, comme c’est le cas 99999 fois sur 100000 lors d’un tirage au sort inter-humain, à de parfaits inconnus. De ce fait, le caractère pratiquement inconnaissable de l’humanité concorde avec le caractère localement incompréhensible de beaucoup d’objets qui nous intéresseraient, si nous avions le temps. L’admirable est que nous nous en soucions peu. Il nous suffit de savoir que d’autres hommes sont au fait de ce que nous ne saurons jamais. Nous trouvons même un charme à évoquer ces savoirs enfermés dans des livres que nul n’a ouverts depuis cent ans ou plus, consignes de la connaissance réservées à l’on ne sait qui. Ainsi règne entre nous, non pas l’utopie de la grande famille, mais la pratique effective du partage ; encore un peu, et ce qui s’applique aux savoirs s’étendra à tous les biens. Aujourd’hui, le partialisme est la philosophie naturelle du grand réseau où des « thèmes de regroupement » (intérêts, problèmes, etc.) jouent le rôle nodal qui fut naguère celui des fontaines où les femmes allaient puiser et papoter, des rivières où elles se faisaient lavandières. Les cent mille forums où se partagent et s’entrelacent les exercices humains sont désormais une réalité digne de l’application de la topologie la plus fine.

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