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Le *Pascal le plus populaire après celui du *nez et des *mouches est celui du pari. Dans l’incertitude de notre sort, parions, dit Pascal, sur le pire et conduisons-nous avec la prudence résultante. Ce raisonnement simple est excellent du point de vue des probabilités, mais il déplaît aux lecteurs sentimentaux, que hérisse cette intrusion, à leurs yeux forcée, des mathématiques dans le registre de la foi. En tout état de cause, il est clair que le lecteur parie sans cesse, et d’abord sur le sens de ce qu’il lit. Ce sens, interprété dans le plan complexe, admet deux composantes, la constative (axe des x) et la performative (axe des y). On comprend mieux sur un exemple le rôle du pari dans ce modèle. Soit l’énoncé : Les amis de nos amis sont nos amis ; pris comme un pur constat (une vérité de fait au sens habituel), il est plutôt faux : en général, entre « amis », ce sont plutôt la jalousie, la bisbille, la zizanie, le malentendu, qui priment. Mais rien n’empêche de le lire comme une pure performance de celui qui l’émet: c’est alors un test, au moyen duquel celui qui parle annonce qu’il reconnaît ses amis; sitôt qu’il constate un dissentiment virant à l’inimitié entre deux de ses amis supposés, cet homme raisonnable rompt avec celui de son choix, voire avec les deux. Les sentimentaux peuvent bien réprouver cet algorithme, prétendre que l’amitié ne calcule pas, ils n’empêcheront jamais un raisonneur de raisonner. – Bien sûr, ces cas extrêmes sont idéaux. En fait une délicate balance se négocie sans cesse entre les coefficients C et P de l’expression s=Cx+iPy significative du nombre complexe accosté au sens total de l’énoncé en cause. Chaque fois que l’amical pondérateur de ce nombre amusant décide d’agir sur P, nous disons qu’il y met du sien : on sait combien il faut mettre du sien dans bien des circonstances de l’amitié, quelle difficulté on éprouve parfois à se persuader de la réalité de la persistance d’une amitié (qu’il ne faut pas confondre avec un sentiment). C’est un pari que traduit le rapport P/C > 1, alors que dans le cas opposé P/C £ 1 on parlera plutôt de résignation. Un autre exemple fameux, plus familier au philosophe, porte sur le fier énoncé: L’homme est naturellement bon. En terme de pur constat (P = 0), il paraît plus que douteux, et les sentimentaux ne se font pas faute d’ironiser (l’ironie étant la figure la plus usuelle au sein de cette classe caractérologique) sur ce qu’à grands rires ils réputent une naïveté. C’est prendre *Rousseau pour un sot, quand ce penseur est une des plus vastes intelligences de la philosophie occidentale, en dépit de son adolescente passion pour les rubans *grinchés (personne n’est parfait). Il est clair qu’ici encore il y a pari c’est-à-dire P/C > 1. En décidant que l’homme est bon (naturellement!), la philosophie optimiste décide de lui faire structurellement confiance, elle parie sur un avenir où cet être raisonnable en finira avec les caprices de l’enfance, les erreurs de l’ignorance, l’imbécillité des sentiments. Elle le juge capable de mieux. Certes C n’a pas une part nulle dans ce calcul: les prouesses de l’homme, qu’il faut être aveugle pour nier, sont là pour en témoigner. Nos amis des « sciences humaines » répugnent passablement à la considération d’un P important; ils se figurent, au fond, que, la science, ce sont d’abord les faits, les statistiques, les résultats d’enquêtes, ce qui se constate, mieux: ce qui se répète avec aisance. Cette vision primaire, symptomatique de gens qui ne sont pas tout à fait sûrs d’être des savants, inspire leur mépris envers le brave docteur Coué, qui n’était pas si bête, et leur agenouillement devant l’inquiétant docteur Freud, pas joyeux du tout (®cigare). Le docteur Tant-pis d’un C exagéré n’est pas moins partial que le docteur Tant-mieux d’un P exclusif. C’est pourtant Freud en personne qui enseigne que ce qui se répète (ce qu’on est forcé de re-constater), indispensable à la science ou du moins à sa formule insubtile, a partie liée avec la *mort. Ici entre en jeu, synthèse réactive apte à corriger l’analyse déçue, la *pataphysique, science de l’épiphénomène (partie subtile et inouïe se surajoutant à la phase répétable des effets, le phénomène). C’est toujours le facteur P, en somme, que le poète, vocativement optimiste parce qu’il fait tandis que d’autres béent, tend à faire resurgir de la phrase laminée au train-train redoutable des « c’est un fait ». Ce n’est jamais si purement un fait que vous le dites, Messieurs les constateurs, et déjà le simple fait de le dire participe bien moins du long alanguissement des choses que de la *volonté de celui qui l’articule. On s’imagine une fort mauvaise psychanalyse si on la croit vouée à ramener à l’ordre de déterminations latentes, subreptices constats voués à s’imposer, tout ce qu’un homme candide imputerait à son personnel caprice ; une bonne psychanalyse, s’il en est une (je parle ici en observateur lointain) est celle qui déblaie de devant l’orifice de nos performances tout ce qui y empêche un exercice joyeux et serein de la volonté. C’est en tant qu’elle est elle-même une performance, l’application en boucle d’une méthode conçue dans la perspective d’une intervention, qu’une psychanalyse peut être, quelquefois, je demande à voir, bonne; et c’est en tant qu’on la limitera à un ensemble plus ou moins bien organisé de constats, significatifs d’une version naïve de la science, aboutissant au dogme et à la doxa, qu’une psychanalyse sera une ineffaçable tache de sang intellectuelle. On ne sera jamais bon psychanalyste si l’on n’est au moins aussi bon pataphysicien. Malheureusement, Jacques Lacan, qui eût été le mieux habilité, par sa culture et son génie, à stipuler parmi les siens les modalités de l’interfaçage psychanalyse / pataphysique, a passablement méconnu *Jarry, et complètement Isidore Ducasse. L’interventionnisme du pari psychanalytique (pari sur le mieux, qu’on l’appelle *guérir ou autrement) est pourtant inséparable du pari ducassien sur la composante – modulable au gré de l’interprétation du lecteur (creusez le mot interprétation) – performative des énoncés; l’une et l’autre devant gagner à extraire de l’alcool où il marine, dans l’attente qu’on l’examine de plus près, l’œuf jarryque. On ne prend pas assez au *sérieux les poètes non sentimentaux. Parce que, faute de temps, d’amis qui les comprennent, d’éditeurs attentifs, d’un public qui parie de voir en eux mieux que des plaisantins, ils ont dû s’exprimer en pages pressées, à cause de cela, l’on arrive, en définitive, à ne pas savoir les lire. Parce qu’ils ont parié, sans aucun doute possible, sur le mieux, nous sommes, nous, moins pressés qu’eux, tenus de décompresser les fichiers qu’ils nous ont laissés.

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