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Longtemps, les tragédies, les drames, les romans ont invoqué la *vérité pour s’attribuer une valeur *morale qui leur était très souvent déniée. Il y a là un paradoxe: le *mal que la *littérature se flatte ainsi de traiter, elle ne peut manquer de le mettre en scène; si elle veut rester vraisemblable, elle doit représenter ceux qu’il séduit comme des humains ordinaires: elle doit donc le peindre sous les couleurs attachantes qu’il revêt à leurs yeux. Il est peu soutenable de prétendre moraliser le lecteur en lui peignant le mal, la plupart du temps, sous des couleurs flatteuses. La plupart des *préfaces des tragédies, drames ou romans s’efforcent, jusque vers 1830, de tourner ce paradoxe ou de l’éluder. La liberté gagnée depuis, si elle dispense de l’hypocrisie, laisse en fait la question entière. Quelques romans, comme les Mémoires du Diable de Frédéric *Soulié, riche en échos sadiens, sont bien près d’opérer dans le sens de la résolution à la fois la plus simple et la plus dure du paradoxe : comme des entreprises de perdition du lecteur. Dans sa tardive préface à Lélia, George *Sand avoue qu’elle avait écrit ce roman naïvement, sans aucune idée qu’il puisse influer d’une manière ou d’une autre sur l’esprit des gens, et qu’il a fallu l’abondant courrier des lecteurs de ce livre pour la convaincre qu’écrire n’est pas une action sans conséquence (partant de cette prise de conscience, elle ne tarda pas à évoluer vers le roman « social »). *Gautier, plus « moderne », déclare en substance dans la préface de Mademoiselle de Maupin que la littérature n’ayant d’autre objet que d’amuser un moment le lecteur, pour le poète de satisfaire son ambition de beauté, toute considération morale y est déplacée. Les préfaces iront dès lors se raréfiant, et un Sartre, qui aura l’audace de traiter sous l’angle moral de grands écrivains comme Baudelaire, Mallarmé, Flaubert, et d’insister sur l’engagement du littérateur, fera vite figure d’Iroquois. L’«art pour l’art» est, sous le régime de la *modernité, l’idéologie de base de la littérature: il paraît dès lors aussi naïf de critiquer un roman sous l’angle moral qu’il le serait de parler de la moralité d’un tableau ou d’un morceau de musique. La question n’est pas résolue pour autant. Elle se repose périodiquement.

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