Étiquettes

, , ,

Vivre n’a qu’un temps. C’est vrai pour chacun. Ce l’est en particulier pour le poète qui, démocratiquement, sans venir faire le malin, claque à son heure. Mort, un poète est la proie des éditeurs, bien avant d’être le bien commun des lecteurs. Ce sont les éditeurs, c’est-à-dire l’idée qu’on se fait du marché – ou l’idée qu’ils se font du poète (s’ils savent ce qu’ils éditent), qui décide non seulement de la disparition ou de la reparution d’un livre, mais du sort de chaque texte, de chaque élément intelligible (ou poétique) de l’œuvre : bref du mode technique d’engrènement du texte sur l’esprit qui lit. Éditeur a un double-sens instructif : il désigne confusément le commerçant – mettons Gallimard – celui qui a investi dans la chose, et l’érudit ou l’amant – disons Borer pour Rimbaud – qui met les textes en place, les agence, veille à ce qu’ils s’entre-éclairent (ou s’assombrissent, s’il a du vice) : il les, comme on dit, établit ; il les annote ; il les commente ; il dit le sens : le bon. Tel est le droit de cuissage des éditeurs en vie : ceux qui vivent vivent des morts. À cheval sur son mort, le chevalier éditant, écusson en bataille et lance en berne, lacère, vante et rit. Tant qu’il vécut, l’auteur fut son propre éditeur, au sens établisseur du mot, au moins. Dès qu’il meurt, il n’est plus que celui qui a tourné le film de son écriture. Il est livré, pieds et poings liés, ensaché, à ces deux types d’intervenants que j’appellerai plutôt, pour ne pas entretenir la confusion : producteur, pour le premier, metteur en scène pour le second : le cinéma distingue cela très bien ; quant à la mise en page : choix des caractères, colonage, entêtage, et le reste, c’est encore une troisième chose, et qui compte). C’est pour se défendre contre cette entropie des veuves et des privilégiés estropiés pompiers du commerce des phrases que, pourrait-on croire, fut inventé le poème : petit bloc de mots solidaires, comme un courageux dernier carré de grenadiers à moustaches, cristal de roche, caillou bien configuré jeté dans la mare des temps, il dit ce qu’il a à dire, le dit bien, et puis se tait. Difficile d’en rajouter (on ne s’en prive pas, je sais :mais le lecteur au moins sait ce qu’il en est). Il y a du reste dans la forme fixe un caractère solide, net, qui impose le texte qui s’en pare, l’auto-promeut. Ce système a fonctionné assez bien durant des siècles. Le hic, c’est qu’il limite les choses dicibles à un petit nombre d’entre elles : on ne saurait tout dire en vers sans assommer, et le lecteur qui ne s’intéresse pas aux choses qu’on a accoutumé de poémer – sui ki nlè zèm po – les reconnaît à dix mètres et passe devant sans même y jeter un coup d’œil. Il faut donc, dans un temps où le poème recule, forcé, devant des systèmes symboliques plus capables, plus puissants, plus ouverts, plus généraux, inventer des moyens d’opposer à la lecture au moule chapitrée par l’éditeur élu (aux deux sens, qu’ont fondu), une action d’une force supérieure. Comment ? Deux types de solutions sont, ici comme ailleurs, à envisager : réactionnaires ou promotrices. Réactionnaire est tout ce qui se pose en défense de – les deux sens, avocat et prohibitif, du mot défense ici s’emboutissant (crac). (Ce petit accident de langage arrête la circulation, les conducteurs croisent le fer, les autres claque-sonnent – piétons, nous passons.) Promotrice serait au contraire l’affirmation d’un mode nouveau de poésie (je rappelle qu’en dépit des nombreux essais de confiscation et de gabellage, l’usage de ce mot reste libre : profitons-en). – C’est justement ici qu’intervient Ducasse. La poésie – écrit-il – doit être faite par tous. – « Je n’ai jamais compris ce que ça pouvait bien vouloir dire. » – Il y a bien d’autres choses que vous n’avez pas comprises, court jabot. Qu’une chose ne soit pas comprise par vous ne signifie pas qu’elle soit incompréhensible. Celle-ci du moins, je puis vous l’expliquer : cela veut dire que le poète ayant disparu (un poète, c’est comme une ampoule électrique, ça n’a qu’un temps), étant mort et enterré au terme de sa courte vie lumineuse d’éclaireur paradisiaque, il s’agit d’entreprendre de mettre en place un système de littérature qui, au système en vigueur, où, le poète décédé, sa poésie est désormais en bute aux éditeurs, comme un alcool répandu attire les mouches, et faite par eux, par eux seuls ! – car, maintenant, la poésie est faite par les éditeurs, le poète il est mort, l’éditeur, lui, ne meurt pas, c’est pas le père Félix, c’est Phénix – advienne un système où ce privilège exorbitant soit dénoncé, rendu caduc dans le cadre d’un programme actif et conceptif de déséditorialisation des lettres. Il s’agit de mettre le lecteur à sa place, légitimement la seconde, juste après l’auteur, voire la première s’il se sent assez fort pour cela ; cela suppose qu’on en finisse avec la perpétuité respective des solitudes du poète, du penseur, du lecteur, du méditant. Depuis le commencement des âges, l’expression, la diffusion de la pensée et jusqu’à son fonctionnement intime ont eu pour berceau la solitude. « Penseur solitaire » était presque un pléonasme. La solitude avait dicté au philosophe son mode de vie : une retraite, seul, ou parmi quelques « pairs », plus souvent des indifférents, voire ce succédané para-conventuel appelé l’université. Elle lui a surtout dicté la forme de ses ouvrages : des objets d’une économie et d’une plastique très particulière, tenant de la cathédrale et de la fusée, faits pour contenir fermement les idées qui y sont déposées, assez volumineux pour être vus de loin, assez architecturés pour imposer le sentiment d’une sorte d’organisme, et d’une morphologie assez compacte et dynamique pour avoir quelque chance de traverser les siècles : toutes caractéristiques dépendantes de la solitude en tant qu’elles n’ont de sens qu’à supposer un message voué à circuler longtemps avant de rencontrer ses vrais destinataires, ceux qui seront capables de le décoder, de le dégrader assez judicieusement pour en développer les capacités germinatives. Dans ce type d’ouvrages, grande est la part qui revient à l’empaquetage. Le bon lecteur fut longtemps d’abord un bon déballeur. La situation commença de changer au XVIIe siècle avec la corporation des amateurs éclairés qui s’entre-lisent, sphère rotative à axe mersennien qui devint « la communauté scientifique ». Apparaissent, entre ces savants, des réseaux de correspondance réguliers, des publications lues dans toute l’Europe comme le Journal des Savants, bientôt des lieux de rencontre et de colloques, tant et si bien que, peu à peu, la lettre, l’article, la communication brève vont remplacer les livres et les volumineux traités, dardés seulement, dès lors, antennes magiques, vers le monde extérieur, ces « honnêtes gens » n’ayant point partie prenante au réseau des chercheurs, lequel néanmoins ils encouragent en silence, sans cesse, d’un hochement opinateur ou perplexe. La solitude, pointée ici au propos du poète, du philosophe, est au reste un phénomène général. Moins encore que le philosophe, le savant, ces aggravés solitaires que sont le campagnard ou le sédentaire des villes n’ont l’occasion de nouer avec d’autres humains des relations positives, fécondes, prémunies de dégénérer en rixes. Si l’Histoire fut si longtemps l’histoire des batailles, c’est que la solitude, le non-rapport entre gens, y dominait. L’évolution vers le réseau mondial, modestement amorcée par des relations postales entre des savants comme Descartes ou Fermat, pour culminer à partir des années 1960 dans le réseau électronique Arpanet, s’étend aujourd’hui, via l’*Internet, à des centaines de millions de connectés, vise la totalité des citoyens du monde technologisé. L’explosion scientifique du XXe siècle produira au XXIe une explosion mentale qui, de proche en proche, gagnera la planète. Plus de raison, dans cette immédiateté des échanges et des constructions en commun, d’édifier de ces synthèses à la fois lourdes et précaires, aptes à proposer en forme de colonnades panthéoniennes des thèmes de réflexion aux siècles adeptes. S’efface la figure religieuse du Maître Marcheur jalonnant son parcours, Einstein ! Zwei steinen ! Drei steinen ! de stèles aux livres idoles. Quand tous apportent leur pierre tangible à l’œuvre commune, le savoir éclaire l’entière communauté, qui devient le lieu d’intégration pratique (qualité d’une vérité que, dès Ducasse, la poésie vise) d’une science que, bien longtemps déjà, nul cerveau ne contint toute. Nulle raison que la poésie s’exclue de la nouvelle unanimité ; au contraire, il faut honorer Isidore Ducasse d’avoir énoncé – lucide, premier – que dans un monde de lecture libre, dé-sé-di-to-ri-a-li-sée, et d’écriture libre, volant indéfiniment sur l’immatériel océan archivé de la totalité butinable, compréhensible et réinscriptible des textes, la poésie sera faite par tous.

® Non par un

Advertisements