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La pagination ducassienne n’a guère eu de chance jusqu’à nous chez les compteurs de pages. Lack écrit :

C’est un tic de l’écrivain de ne pas tenir ses promesses. Quatre phrases plus haut, il annonçait « un petit roman de trente pages », qui, dans le texte, en atteint quarante-cinq ; pis : bien qu’il s’agisse alors d’un détail comptable, quand, par ailleurs, ayant fait ses comptes, il écrit à son banquier […] pour avoir de l’argent (22 mai 1869), Ducasse annonce une préface de soixante pages, qui ne saurait être Poésies I comme un éditeur le suggère, ni Poésies II comme le pense Pierssens, car les deux ensemble ne totalisent pas plus de vingt-cinq pages.

Roland François Lack,

Poétique du prétexte, préface.

Propos légers : à les lire, un Martien pourrait supposer qu’il existe une page-étalon, déposée à Breteuil ou ailleurs, qui en France rendît l’usage du mot page aussi normalisé que ceux des mots gramme, ohm, mètre et litre. Par ailleurs, chacun en ferait néanmoins ce qu’il voudrait. Lack ne semble pas saisir : 1° que la constance typographique d’une page est rien moins qu’acquise pour un poète qui ne sait même pas a) s’il va paraître chez Lacroix, Lemerre, Balitout, Gabrie ou chez le charbonnier du coin, lequel à ses heures bricole dans la typo, car il y a déjà longtemps qu’il ne craint plus de se salir les pognes et de nos jours la PAO est faite par tous ; et partant b) si cette parution s’opérera décidément à compte d’auteur ou autrement. 2° Que la disposition de nos stances, strophes, paragraphes sur du papier imprimable est sujette, de la part des commerçants avec qui la poésie est vouée à prendre langue et par suite à se crêper le chignon, à des discussions mélancoliques et oisives, d’où il ressort que les larges blancs que nous y insérerions ne fût-ce qu’en vue de détacher en vigueur nos maximes (composées en Baskerville corps quatorze) au moyen d’une numérotation hautaine (entrouvrez celles de La Rochefoucauld, si vous peinez à me suivre), s’avèrent coûter aussi cher ou presque, qu’une page imprimée bourrée comme un œuf. 3° Que l’argent du père n’a pas son séjour domicilié dans les poches du fils.

Un auteur doit-il pour autant bannir de son lexique le mot page ? Non : mais s’il est sage, il s’en tiendra à la PAGE pour lui seule réelle, seule comptable : celle qu’il agrémente, porte-plume en main, du tracé de son écriture plénipotente. Cela posé, combien de signes compte une page de la main d’Isidore Ducasse ? Pas mal, car, petit-fils de laboureur, il a tendance à la bourrer. Plus précisément? En fait la définition ducassienne du mot page est élémentaire : c’est un trentième de la partie chapitrée (en chiffres romains) du chant VI, soit environ 2200 signes. Si dans l’édition de 1869 (332 pages) le « petit roman » en fait quarante-cinq, c’est évidemment que le bouquin est imprimé sacrément large. Sous ce gabarit de 2200, les Poésies, fascicule I + fascicule II feraient ensemble soixante-cinq pages : c’est ce que chacun peut vérifier après quelques manipulations sur écran et sous PAO. Si vous en trouvez trente-cinq, c’est que vous aurez pris au pied du bas-de-casse ce qui se voit dans l’édition fac-similé de la Table Ronde (1970), c’est-à-dire 25 pages en effet, qu’il me faudrait une loupe pour déchiffrer, si ma myopie durable ne s’en accommodait. Cela ne prouve certainement pas que ces soixante ou soixante-cinq pages (sic) équivalent à la préface annoncée. Mais ça ne prouve surtout pas le contraire. Ce qui est prouvé, c’est que Ducasse a une aune fixe et qu’il s’y tient. Et ce qui est constant, c’est qu’en février il a l’intention de publier 60 pages-format-Ducasse; qu’en avril-juin il a de quoi le faire : la matière (du texte) et le pèze (en francs) ; et qu’en avril-juin il fait comme il avait dit. C’est malheureusement un tic de certains lecteurs ou professeurs de ne pas tenir leurs lunettes propres, et de mettre en cause, à chaque contradiction supposée, à chaque phosphène qui passe, la loyauté d’un écrivain, la propriété de son style, l’exactitude de ses promesses, quand même ce n’est pas, comme ça s’est vu, la bonté de ses mœurs, l’excellence de sa santé mentale, la panthéonisation que lui doit l’intelligence universelle en expansion ; car les poètes, leurs critiques, ne savent plus compter que sur leurs doigts, en sorte que le respect de la grandeur presque partout se perd, de même que celui des poids, des mesures. Lack poursuit :

Dans une autre lettre (21 février 1870), il promet encore un texte imminent, mais avec des précisions si spécifiques que, cette fois encore, elles empêchent d’y reconnaître les Poésies.

Je soutiens qu’au contraire ces promesses, tenues, dans leur précision légitime, à plus de soixante % dans Poésies II obligent à lire en ce fascicule le premier volet de l’ouvrage stipulé à Darasse trois semaines après, le 12 mars 1870. Voyez-en les démonstrations aux articles PRÉFACE et PIÈCES DES PLUS MAUVAISES.

 

 

Héros du deuxième « beau comme » (IV, 5) : beaux comme des squelettes qui effeuillent des panoccos de l’Arkansas, les panoccos paraissent une version tronquée des panococos, « grands arbres au bois très dur de l’Amérique du sud » (cf. CL XXVII-XXVIII pp. 73-74) qui se retrouvent en Guyane, en Afrique, aux Comores et dans divers pays au climat tropical, mais dont la floraison en Arkansas reste douteuse. Filer une éclairante suggestion de Jean-Luc Steinmetz (page 246 de son édition de 2001) incline à penser que « l’homme aux lèvres de corail » ne réfère aux panoc(o)cos que par une assimilation implicite de cadavres scalpés avec les fleurs pourpres ou « fruits de corail » caractéristiques de l’érythrine. (Évitez de confondre les panococos, arbres costauds, avec les panacocos, qui sont des graines.) Dès 1950, Pierre-Jean Capretz avait dans sa thèse Quelques sources de Lautréamont pointé que « panococos en Guinée désigne plusieurs sortes d’arbres, l’ormosia coccinea et le swartzia formentosa ». Un Nouveau Dictionnaire d’Histoire Naturelle datant de 1803 signale que le panococo, erythrina corallodendron, est aussi connu sous le nom de « bois immortel ». Une recherche sur l’internet ne donne pour « Panocco » que le nom d’un héros de fairy tale – simple avatar graphique, semble-t-il, de Pinocchio (mari honnête taillé dans un bois italien de bonne qualité). Sur l’érythrine des Comores, je lis :

. Méthode transmutatoire polyglottale encyclopédique inventée par Jean-Pierre Brisset (1837-1919) en vue de transposer les termes peu ou point significatifs d’un discours reçu en un composé métagraphique à sens plein (exemples: israélite ® il sera élite; sexe ® sait que ce, bonté ® bon thé, café ® Qu’a fait?, la gentillesse ® l’âge anti-Hesse, l’empereur ® lampe heure heure). En connectant les milliers de résultats obtenus par glossologie, Brisset tend à l’Encyclopédie. Cette sorte de généralisation du calembour n’a nulle intention comique et ne fait rire que par accident (ce que, sachant la faiblesse humaine, le maître tolère avec bon thé; cf. l’attitude analogue, mais plus agacée de Lautréamont (IV, 2) qui, oyant d’une mauvaise oreille les gloussements cocasses et les beuglements originaux, exige une compensation liquide en nature). Perpendiculairement à cette phase structuraliste règne dans la pensée brissetienne une phase génétiste où la Grenouille occupe, de la mare où elle coasse, la position mère. Comme l’Homme ne dérive pas du Singe mais de la Grenouille, ses langues ne procèdent point d’une langue médiane tel le latin, que Brisset tient pour un jargon artificiel à l’instar de l’assembleur ou du C, mais directement du divin parler des marécages, que, ses jours de congé (il travaillait aux chemins de fer), le prince des penseurs allait souvent ouïr en bord de mare. Il est juste de noter que l’obsession de la grenouille chez Brisset n’y a pas plus d’obligation que celle du sexe chez Freud: le lecteur lucide allégera aussi avantageusement leurs œuvres respectives de ces batraciens cocasses.

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