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Aux temps d’Hercule, de Gilgamesh, géants perpétuels, il n’y avait pas d’originaux, parce qu’il n’y avait pas de mode à suivre ni à précéder. Le culte de l’originalité est né en littérature avec la vulgarisation, consacrée par le roman, du type héroïque : tandis que l’administration, en se compliquant, faisait pulluler les petits chefs, la littérature grouillait de héros au petit pied. Le sujet (ce mot pris dans tous les sens possibles) envahissait le terrain. Dans cette voie périclitante, où les acceptions picturale, grammaticale, monarchiste et médicale mélangent irrémédiablement leurs pinceaux, leurs scalpels, leurs couronnes, on vient tout naturellement à penser qu’écrire, c’est ou bien faire concurrence à l’état-civil, ou bien afficher ses problèmes personnels. On expose des carnets de ménage. On publie ses journaux intimes. On étale sur le bureau du lecteur, promu chien policier, tout ce qu’on a en poche. Bref on oublie de faire ses devoirs de mathématique, de métaphysique, de poésie. Prétendant, partout où il se peut, faire poser des créatures quelconques aux demi-dieux, se parant eux-mêmes des traits de l’omniscience, les fabricateurs de romans ont troublé jusqu’au concept de la divinité. Simultanément le mot commerce, qui désignait des relations quelconques, ne signifie plus que l’échange des biens contre monnaie. La réforme de cette situation va de pair avec la valorisation du vol raisonné, du plagiat zélé, de la liberté. Par la pratique du plagiat – mot qui, avant l’application à la littérature de la notion domaniale de propriété, n’avait aucun sens, s’identifiait à la poésie – l’homme de lettres marque son dédain envers le dogme des petits propriétaires, des poseurs, des originaux. Il abandonne aux beaux-arts la commercialisation des produits du génie, de la composition. Le fétichisme post-sacrificiel qui associe une quantité quelconque de dollars à un bout de toile barbouillée fait éclater de rire les gosses sans pantalon qui s’activent devant leurs claviers. Jadis des poètes, crottés mais valeureux, parcouraient les villages en souffrant de faim. La souffrance, la crotte sont des attributs labiles de l’acteur poétique : dans le village global, son apparence originale disparaît d’elle-même. La poésie triomphe partout.

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