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Original se dit de ce qu’un auteur croyable – ou, s’il est mort, un des ses bons lieutenants – avoue sien. On doit distinguer les objets inséparables d’une matière, comme une statue, un tableau, de ceux qui, de nature logicielle, comme les textes, sont indéfiniment reproductibles sans perte. Dans le premier cas, l’œuvre originale est celle qui, physiquement, porte la griffe de l’artiste, est issue de lui. Dans le second, la définition de l’original joue sur celle de l’originalité, concept bien plus labile. Le législateur n’a pas stipulé la distance nécessaire et suffisante entre deux textes T1 et T2 pour que T2 puisse ne pas être tenu pour un plagiat de T1, autrement dit pour que T2 doive être tenu pour un original. En l’absence de litige sur ce point, on dira qu’on a le texte original si l’on possède une reproduction conforme de la dernière édition approuvée par l’auteur. Cependant, comme des falsifications involontaires (erreurs, coquilles, etc.) peuvent avoir échappé aux contrôles, même cette définition doit être amendée : c’est à la volonté de l’auteur, à son esprit, que la reproduction doit se conformer. Mais, c’est là s’engager sur la pente savonneuse au long de laquelle la notion d’autorité de l’auteur sera interrogée de façon de plus en plus soucieuse. Si l’original d’un ouvrage nous est livré sous la forme d’un fatras de liasses précaires, comme les Pensées de Pascal, ou sous celle d’une impression hâtive du début d’une publication dont le sens était appelé à se préciser dans les fascicules suivants, comme les Poésies d’Isidore Ducasse, le travail de l’éditeur, du commentateur, devient celui d’un collaborateur, qui empiète nécessairement, à partir d’un point donné, sur les prérogatives supposées de l’auteur. Il ne saurait y avoir ici litige, car on sait que les absents ont toujours tort, mais seulement querelle de spécialistes. Pour revenir parmi les vivants, on doit admettre qu’il y a une différence foncière entre le défi formel qui consiste à signer de son nom propre un texte déjà commercialisé en affirmant comme Philippe Soupault que cela suffit à en faire un texte sien, et le délit profondément pernicieux qui consista, de la part de *Dali, à signer Salvador Dali une série de feuilles blanches, propres à recevoir, bien entendu, aussi bien des gravures auxquelles Dali n’avait mis la main ni même les yeux, que des reproductions conformes d’une œuvre originale de Dali. Seule la deuxième action trouble l’ordre commercial, fonde, de proche en proche, à douter, non seulement de tout original prétendu, mais de la validité du concept d’originalité. Prolongée un assez long temps, elle reviendrait en effet à signer anticipativement toute gravure à venir. À la différence de la post-signature de Soupault, qui reste innocente, ne trompe personne, l’anté-signature délictueuse de Dali fout – disons-le – la merde. Elle est donc particulièrement délicieuse, délectable, recommandable du point de vue de ceux qui veulent dissoudre poésie (art) et personnalité.

 

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