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Comme l’a surabondamment prouvé l’analyse post mortem des ingestats d’Isidore Ducasse (détection des «sources», comme cela s’appelle), ce lecteur-là avait l’estomac solide, apte à faire poésie de tout bois. Concluons que ces sources, étant la contingence même, peuvent être oubliées dans leur ensemble. Il est en revanche nécessaire de résumer, dans sa clarté définitive, la méthode qui préside au mode ducassien de réinscription et de retraitement des résultats telle que la mettent en action les Poésies II. C’est là son originalité essentielle. Elle consiste, un projet P étant fixé, à en exprimer les schémas dans les termes les plus proches de ceux usités par des auteurs lus récemment, en corrigeant suivant les axes de P ce que les propositions retenues peuvent avoir d’inconforme à P. Il s’ensuit, musicalement, un résultat qui alerte le sens en ce qu’il fausse le ton des propositions retenues d’autant plus sensiblement (pour le lecteur qui n’a pas forcément ces phrases en mémoire, mais a l’oreille formée à une certaine logique tonale) que l’ensemble qu’elles forment est en quelque sorte arbitraire (II : 11), la barre du bâtiment n’en étant pas moins fermement tenue. Cet ordre, le véritable (insiste Ducasse) marque mon objet par le désordre calligraphique : entendons que, comme les traits jetés par un dessinateur trouvent sens en vertu d’un magnétisme extérieur – l’intention de l’artiste –, les propositions «hasardées» par le poète ne font sens, globalement, que selon P, projet dont la bonté, fixée a priori, se montre en marchant (je veux montrer qu’il en est capable). Réciproquement, le droit du poète à user de propositions de rencontre, mieux : son devoir de reprise correctrice à l’égard de celles qu’il juge fautives, se fonde sur son jugement que l’intention associée au contexte originel est mauvaise : ce n’est que moyennant une correction (à apprécier par le lecteur) qu’elles sont digérées, mises à même de servir à la cause du bien. Dans un temps d’immoralisme, de relativisme, d’impressionnisme, le style ducassien étonne et détone. Trop souvent de faux amis, œcuménistes faciles, ont voulu faire de Ducasse un moderne bon teint, ayant sa place légitime entre un Baudelaire et un Rimbaud. À ce compte, pas plus qu’eux il n’aurait trouvé une méthode propre à résoudre en littérature le problème le mal – ce « mal du siècle » qui, du romantisme au nazisme et au-delà, décline, encore aujourd’hui, sous couvert de modernité, la névrose objective dans tous ses états. Poésies II ne serait qu’un essai paradoxal, où l’auteur se serait évertué à dire le contraire – ou quelque chose à côté – de sa pensée – si tant est même qu’il ait dit, voulu dire, quoi que ce soit. (Dans un contexte absurdiste, une telle indétermination est honorable : les modernes sont volontiers casseurs.) Ducasse prétend au contraire affirmer une pensée ferme, en particulier la sienne (le Gérant signe), en convertissant à son entreprise, colonisation d’un nouveau genre, une meute de propositions dont, légalement, les émetteurs-breveteurs, s’ils sont en vie, sont fondés à venir lui demander des comptes. Il ne vise à rien de moins qu’à mettre aux mains de tous les commandes de ce processus réintégrateur, la poésie, devenue maladive du fait que trop de personnalités égocentriques l’ont voulue enrôler à «impressionner» en leur nom. Il y a, certes, la volonté de l’absolu sous ce projet. Telle est son originalité. Quand, partout ailleurs, c’est le règne de la sensibilité qui brame, elle est absolue.

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