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Principe des cultes. Adresser publiquement la parole à *Elohim est une anticipation bouffonne de l’unanimité. Cela encourage ceux qui n’approuvent pas nos manières de table, de rue ou de lit à développer leurs propres cultes, à en multiplier les marques, incompatibles avec nos partis, d’où des dissensions sans fin à propos de riens. Chacun, encroûté dans la carapace d’un axiome propre à l’isoler des autres, devient un germe de luttes mesquines et d’animosités durables. Nul n’a, que je sache, mieux décrit le principe de cette circulation de l’orgueil ni suggéré sa liaison avec le concept de *groupe qu’Aragon au chapitre XIII d’Anicet :

Les satisfactions de l’orgueil m’incitent à me repasser par cœur : je tends toujours à me recommencer, mais si je m’en aperçois, je tends immédiatement à revenir sur mes pas. C’est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette deuxième erreur n’est pas si sensible qu’elle m’avertisse d’en éviter une troisième. Je vais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement exécuté, je m’aperçois qu’une permutation circulaire m’en a imposé pour quelque figure nouvelle. Cela pourrait durer longtemps si je ne possédais un esprit suffisamment généralisateur.

Pour sortir du cercle, donner cours à la *bonté, il faut laisser la divinité s’exprimer elle-même, par la voix silencieuse de la conscience, qui, en effet, emprunte volontiers le biais de la généralité. Apostropher Dieu en Grand-Objet-Extérieur, comédie qui vire à la friponnerie, la dénonce bientôt : car tout ce qui se simule au grand air implique des frais de singerie à financer, desquels la méditation vraie a le bon *goût de faire l’économie. Une bonne ordonnance envers la divinité en implique une semblable envers l’humanité. Qu’on soit, je prie, assez modeste pour accepter joyeusement de contribuer au bonheur de ses voisins, sans examiner s’ils en sont dignes. Cela vaut mieux que de leur adresser des compliments qu’on ne pense pas, quitte à les assassiner quand l’occasion s’en présente. Lorsqu’Isidore Ducasse pose en première ligne des Poésies : je remplace l’orgueil par la modestie, et ce qui suit, on ne se hâtera pas d’y voir, comme tant de commentateurs pris de vin, une rupture avec l’esprit qui gouverne les Chants. Quand même il s’en flatterait, soit pour se tromper, soit pour nous distraire ou nous alerter, un littérateur ne rompt jamais : il continue. L’éloge de la *modestie, ce qu’il faut entendre par ce mot et attendre de la qualité qu’il marque, est annoncé du sein même des Chants, en des phrases que, sans étonner personne, on importerait dans les Poésies. Les Poésies ne développent pas : au contraire elles compressent l’idée exprimée auparavant. Leur style le veut : eût-on sous le coude un gros volume de philosophie de la poésie à faire lire à vingt critiques élus, il faut, au défaut d’un éditeur qui lit la graphie humaine, l’argent pour le faire imprimer, et Isidore Ducasse n’est pas Raymond Roussel. Même aujourd’hui, à l’heure où j’écris, si Ducasse sorti des limbes et reconstitué dans sa substance moléculaire et vitale à la faveur d’un nombre suffisant de repas substantiels (l’allongement des catacombes débilite), revenait arpenter, soutenu par les propres muscles de ses jambes, Paris jusqu’à la rue Sébastien-Bottin – et s’il se résolvait alors, consentant à faire dans le bureau du préposé aux enregistrements des manuscrits une subite *apparition corporelle dont le prix ne serait vraisemblablement pas compris, ni a fortiori estimé à sa valeur exacte par ce fonctionnaire ineffable – pas même un verre de champagne ! –, s’il se résolvait, dis-je, à venir présenter à Gallimard la totalité développée, imprimable dans l’heure, des mille pages, d’une prose intelligible et cadencée significative de sa pensée philosophique, poétique, impérative, systématique et gouvernementale (une once de paranoïa s’y mêle, mais voici justement le sel attique de la chose plantureuse), je ne jure pas que ce chanceux éditeur, qui n’a pourtant pas à nourrir, dans son sein puissant et caparaçonné, les flageolantes timidités d’un Lacroix, ne témoignerait pas, lui aussi, de la prudence du serpent, non sans y mêler peut-être un peu de l’amabilité négative du CRS envers l’habitant des banlieues ou de l’empressement nul d’une femme banale à répondre aux instances, motivées par l’urgence, d’un mâle au rut inopiné. C’est pourquoi, l’orgueil est plié à ne pas se laisser lire, à se contenir, à se comprimer (au prix d’un effort très inhabituel, et même douloureux, de rétention des sens, sensible au halètement asthmatique des éléments de la phrase ; cependant, l’impératif d’unité assujetissant l’organisation générale des périodes, est satisfait : en effet, l’auteur, au flegme impayable, ne cesse de maîtriser, avec un poing de fer, jumeau d’une main droite soudée à la manette d’un fouet alternativement claquant et virevoltant, les velléités capricieuses de la jument du *discours) jusqu’à une dimension infime, voisine de celle de la tête d’une épingle, en vue de ne se propulser parmi les hommes, de tête en tête, qu’avec la discrétion et l’agilité du pou, prince des intelligences (prince et non pas roi : car, la petitesse de son tour de tête ne lui permet pas encore, même aujourd’hui, le port du pot de chambre coronaire), libérateur céleste, soleil levant !

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