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La mise en ordre de nos pensées consiste à leur donner forme lisible et à les intégrer dans une suite qui permet de les (re)trouver au plus vite dans cette liste. Que la première venue soit la conséquence des autres, cela signifie, si je lis cette phrase en mode génétique, un tel rapport d’équilibre entre les pensées déjà exprimées et celle qui se présente à l’instant, que celle-ci naît des précédentes comme naturellement : ainsi perle la rosée sur la feuille là juste que la mathématique l’attend. Si, inversement, la phrase s’interprète en mode axiomatique, elle indique seulement un rapport d’hérédité tel qu’entre des maximes apparemment lointaines il existe, sans que cela paraisse toujours évident, une identique filiation aux principes essentiels posés au départ : ainsi a-t-on appris en 1998 que la mouche et l’homme, raisonneurs si étrangers qu’ils ne causent ensemble pas même une fois l’an, partagent un génome qui fait d’eux de très proches parents. Dans cet ordre d’idées, deux poésies contiguës ne sont pas faites pour s’éclairer aussitôt l’une l’autre. Ne soudez pas ensemble, je prie, la phrase finale de (II : 87) et l’initiale de (II : 88) au profit du gauche énoncé: « la poésie doit être faite par tous les phénomènes de l’âme ». Sans même examiner cette bizarre fédération de TOUS les phénomènes de l’âme acharnés à faire de la poésie, faites seulement l’expérience suivante. Sur un écran d’ordinateur, éliminez de Poésies II tous les retours-ligne ; relisez le résultat comme si c’était un texte de vous à jeûn : presque partout, vous devrez, pour l’équilibre des phrases, rétablir les alinéas juste où Ducasse les a mis. Pas de liens latents entre les paragraphes, mais des écarts affirmés : chaque proposition, grammaticalement, tend à l’autonomie, et, généralement, la conquiert. Cette propriété stylistique est même le ressort qui fonde en grande partie l’étrangeté du texte, et fait qu’à la fois il comble et il intrigue : le dérangement des propositions coopère à celui du lecteur. L’effet est du reste concerté, comme nous en avertit le premier corrigé visant Pascal, que voici tout au long :

(II : 11) J’écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. C’est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu’il en est capable.

Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait, entre les 159 divisions de Poésies II, une cohérence qu’on parviendrait à mettre en évidence en les réarrangeant suivant la règle de l’écart sémantique minimalD. Le bouleversement de l’ordre « naturel » – ou plutôt sa non-recherche : car l’ordre dit naturel est souvent bien moins une donnée qu’un effet de l’art – peut être vu sous deux rapports : pédagogiquement, il impose au lecteur de s’approprier assez bien le texte pour en synchroniser tous les éléments dans sa mémoire (ce qui, s’agissant d’un ensemble court – une trentaine de pages, mesure ducassienne  » stationnaire « , comme il s’exprime – n’implique pas un effort exagéré) ; par ailleurs, du point de vue de l’écriture, rien n’assure qu’il y ait  » bouleversement  » d’un ordre préalable : les textes peuvent fort bien avoir été composés dans l’ordre où l’auteur les livre.

 

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