Étiquettes

, , , , , ,

Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation, le recherchait avec persévérance, depuis nombre d’années, et qu’une véritable armée d’agents et d’espions était continuellement à ses trousses. Sans, cependant, parvenir à le rencontrer. Tant son habileté renversante déroutait, avec un suprême chic, les ruses les plus indiscutables au point de vue de leur succès, et l’ordonnance de la plus savante méditation.

Chacun n’ignore pas, si nous parlons de traces, l’importance de celui qui les relève, les relie les unes aux autres, en forme une piste. L’histoire des crimes, tant ceux commis par l’État, ses appareils et ses hommes, que ceux des hommes sans marque, est une source inépuisable d’histoires intéressantes : infinie sans doute, impénétrable assez souvent, elle ne se noue, ne s’énonce et ne se complique que sous les rets de la forme littéraire la plus peuple, le roman. Écrire dans ce genre piégé impose une alliance ouverte avec les écritures de la police, des tribunaux criminels de la haute comme de la basse. On peut faire dater cette liaison lubrique des alentours de 1800, quand commence de se répandre la meute du futur duc d’Otrante. Si Balzac n’est pas, comme Restif, un agent à la solde de la police, croyez qu’il le regrette : ses grands hommes sont Fouché, dont il trace dans Une ténébreuse affaire un portrait fasciné, Vidocq qui lui inspire Vautrin, et le curieux n’hésite pas à coucher avec la vieille dame Junot pour lui soutirer des souvenirs de cour impériale. La Gazette des tribunaux inspire alors aussi bien Stendhal pour son Rouge et Noir que pour son Monte-Cristo Dumas. Bientôt naît, derrière Dupin et Lecoq, le roman qu’on n’appelle pas encore policier (le pléonasme est trop vif), mais simplement judiciaire. Demain ce sera le roman d’espionnage, puis le polar encore. Le vieux phantasme du diable boiteux soulevant les toits pour épier les hommes trouve dans la concrétisation néo-inquisitoriale d’une police puissante le moderne judas par quoi guigner ce qui, paraît-il, fait l’intérêt des hommes les uns pour les autres : les crimes secrets de leur existence intestine. On peut voir dans le montage ultime de Marcel Duchamp, Étant donnés, la révélation que la peinture partagerait avec le roman le même sale petit secret de gosse emmuré. Le voyeurisme sommaire, dirigé en premier lieu vers la forme du caleçon d’autrui, agite d’un même frétillement fébrile le pinceau du peintre et le stylographe du romancier. Tant que nous sommes habités par le souci des choses concrètes, tant que la mathématique n’a pas commencé de luire à l’orée de la conscience, nous restons soudés par l’œil au visionnage hagard du trop humain. On constatera, avec satisfaction, la rémission du mal général quand, des écrans de la télévision, l’on aura vu disparaître, l’une après l’autre, toutes les formes humanoïdes. Avec ce visage étriqué de l’intérêt mutuel, disparaîtra la nécessité de la police. Retombera, lourdement, définitivement, sa paupière salace.

Advertisements