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[…] Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux […]. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! (1, 3)

Celui qui chante […] se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes. (1, 4)

De Rousseau à Dostoïevski et au delà, un poncif de l’idéologie romantique est la bonté native de l’homme. Un arbitraire en produisant un autre, ce poncif a pour envers la mise en scène et la promotion de héros méchants. Du Lovelace de Richardson à «l’Italien» d’Anne Radcliffe, du Gaudet de Restif aux vieillards de Sade, etc., la littérature romantique et para-romantique abonde en variations sur ce type : méchants, nés tels, ou viciés par la mauvaise compagnie? le cas n’est pas toujours clair : Sade affiche envers Rousseau une admiration au moins égale à celle de Restif, en quoi tous deux sont plus sincères que Byron, agacé des comparaisons tracées entre lui et Jean-Jacques.

Né bon, il suffirait pour que l’homme le demeurât qu’il fût gardé des virus agitant la société ; le Serpent de la Genèse est-il autre chose, en somme, qu’une personnification poétique du Virus qui en Éden vicia le bonhomme Adam? Dans ce schéma, le mal est à l’origine contenu, enclos, inactivé tel aujourd’hui le virus de la variole en d’hermétiques flacons ; puis il court, il voyage, il arrive à se répandre à l’entière humanité. L’innocence, si elle existe, il faudra la rechercher au moins chez l’animal… Car l’enfant s’avère très vite un parangon de méchanceté. Que le mal lui vienne d’ailleurs, ou qu’il soit en lui dès l’origine, ne demandant qu’à s’exalter, c’est au fond une question d’école. Pour Maldoror, son cas est clair : s’il «fut» bon, c’est pour s’être cru tel, et la découverte ne tarde pas à éclater : il est méchant, au moins autant que les autres hommes – et dès lors l’orgueil qui le porte à se singulariser ne peut se satisfaire qu’en l’étant davantage. S’il n’est pas l’unique Bon, il sera au moins le recordman du Mal. L’analyse sartrienne du « cas » Genet porte en fait, plus généralement, sur la genèse romantique du méchant, que (1, 3) résume vivement.

Les contradictions dont cette doctrine est porteuse s’inscrivent au registre freudien de la dénégation. En promouvant un enfant peint en innocent absolu, on fomente une théorie de l’homme puérile de part en part. Ce n’est qu’en restituant d’abord à l’enfant sa noirceur native qu’on peut, dans une certaine mesure, ouvrir, en deuxième analyse, l’adulte à la joie. C’est par un acte de volonté (après avoir posé « Je n’accepte pas le mal »), et non pas en invoquant une nature dont il serait simple suppôt, que le poète convient d’écrire : « L’homme est parfait. L’âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. »

Pari si peu gagné, qu’encore aujourd’hui continuent de se redire les sottises, d’un rousseauisme mal digéré (le Rousseau de départ est moins naïf), que soutint Dostoïevski sur le caractère extrême de l’impardonnabilité du mal subi par l’enfant : comme si (côté méchanceté) un vice de construction n’était pas plus évident encore chez l’enfant que chez l’adulte ; et comme si (côté souffrance), ce vice n’ayant pas été corrigé, l’adulte n’était pas exposé à en pâtir au moins autant ! En méchanceté comme en vulnérabilité, l’adulte, l’enfant se valent. Si (en considération de ses indéniables et précoces prouesses en cruauté) la palme de la méchanceté peut être attribuée à l’enfant, il semble normal qu’il pâtisse d’une vulnérabilité proportionnelle. Si, par une attention soutenue et une vie vouée à s’éclairer, le vieil homme parvient à une bonté relative, il n’est pas moins équitable qu’il bénéficie de ses progrès dans l’art de la patience.

Dieu, dont, par définition, l’ignorance du mal est absolue (I : 43), n’a pas a en être lavé. L’homme, dont, par le fait, la connaissance du mal est relative, ambitionne de se nettoyer de sa méchanceté propre. Leurs rôles sont distingués. Si la philosophie promeut le Dieu des philosophes, ce n’est pas pour le parer, en épouvantail, des défroques de l’homme ; c’est parce que, significativement, elle parie sur une bonté dont Homme est le nom (II : 8), qu’elle ouvre, en regard, le référent Ciel ayant nom Dieu.

[:: Contre un propos de Gabriel Marcel réédité sur FC la nuit le 13-10-98]

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