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Cette cheville inventée et ratifiée par des grammairiens en délire apparaît exceptionnellement dans des tournures qu’elle rend ambiguës, à la limite de l’incorrection. En voici, selon la lecture ordinaire, des exemples tirés des Chants de Maldoror : (I, 13) « je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi ! » (deux pages plus haut, on lisait : « je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux… »). On lit ailleurs (VI, VIII) : « Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus pénétrantes », phrase où le ne n’est pas explétif, mais décalé ; il faudrait normalement : « Je veux dire, afin non pas de me faire mieux comprendre, mais seulement… » Cependant, si l’on pose que la suspension du moment de comprendre fait partie de la stratégie pédagogique des Chants, on peut admettre que le ne explétif, vrai piège de la lecture honnête, a sa place dans la panoplie des artifices de l’auteur des Poésies. Or, lisant la note de Jean-Luc Steinmetz à la page 390 de son édition [LP N° 16073, 2001], un vertige point. Qu’y lit-on? [Il s’agit d’une phrase incluse en (II, 82)]

Le genre que j’entreprends est aussi différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le mal, sans indiquer le remède, que ce dernier ne l’est pas des mélodrames, des oraisons funèbres, de l’ode, de la stance religieuse. Il n’y a pas le sentiment des luttes.

Steinmetz annote : « On peut s’interroger sur cette négation et sur son opportunité. Ducasse n’a-t-il pas voulu dire le contraire en développement inutilement un « pas » le « ne » explétif ? »… Il serait grand temps que les professeurs s’assimilassent la riposte de Saint-Paul-Roux à une interrogation de ce type : « Si j’avais voulu dire cela, je l’aurais dit. » Ce qui apparaît ici, avec un retour supplémentaire de la fade ritournelle selon laquelle, chez Ducasse, on trouverait tout et le contraire de tout (quand, au contraire, ce texte complexe manifeste, presque partout, une cohérence exceptionnelle, quasi impossible, eût-on pensé, dans une suite non formalisée de propositions abstraites), c’est l’incompréhension du propos même de Ducasse, spécialement dans la structure adoptée en ses listes. Pour lui, le genre des moralistes, les mélodrames, les oraisons funèbres, l’ode, la stance religieuse, participent, tous, invariablement, du même patron : ils constatent le mal, ils n’indiquent pas le remède. C’est évident pour tous ceux que l’auteur plagie, dans l’existence courtisans grands ou petits, à l’exception du seul Pascal, dont le texte a un statut aussi complexe que celui de Ducasse, et cela pour une raison voisine: de ses pensées notées sur des bouts volants de papier, rien n’assure a priori la clé unitaire sinon que le projet apologétique est sûr. Le projet de Ducasse n’est pas moins clair, il le ressasse suffisamment : performer des énoncés qui, tous, coopèrent à la péremption du maladif sentiment d’impuissance qui se dégage de la lecture de tant de pages noirâtres. Ce qui a manqué à tous ces auteurs, de La Rochefoucauld à Malfilâtre et de Félix à Turquéty, de Quinault à Paul Féval et de Byron à Baudelaire, c’est la certitude inflexible de se trouver aux commandes de l’avenir dans l’exacte mesure où la souveraineté du langage est impavidément assumée. Hugo aussi a passé pour une sorte de fou parce que, dans un siècle de douteurs, il assurait. Dans la phrase citée ci-dessus, il est dit que, sous l’angle de l’opposition performance/constat, 1° le genre entrepris par l’auteur DIFFÈRE de celui des moralistes; 2° que, sous ce même angle, le genre des moralistes ne DIFFÈRE PAS des mélodrames, des oraisons funèbres, de l’ode, de la stance religieuse ; enfin 3° que la vérité de ces deux évidences est également forte. Il faut donc bien: «que ce dernier ne l’est pas». Ducasse n’égale pas deux différences, il marque l’équipotence de deux états de vérités. 1 = 1.

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