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Le *discours humain D étant le mode d’accès et d’entretien privilégié de l’*homme à la conscience de soi, ce qui se *produit en deçà de la constitution de D ne peut procéder de la conscience au sens où l’homme l’inscrit dans son discours : moyennant cette acception restreinte du mot conscience, l’inconscience est un caractère immédiat de la nature. Néanmoins, si l’on admet, par souci d’homogénéité, que tout discours, humain ou non, induit sur les lieux qui sont appelés à en devenir les supports un effet de l’ordre de la conscience, il semble indiqué, vu la prolifération en régime biologique de « séquences » dont l’analyse mobilise les mêmes *principes que ceux qui président à l’organisation du discours humain, de ne pas affecter à ce caractère l’autorité d’un *jugement ; mais seulement la valeur d’une convention d’écriture, inhérente au choix d’une base particulière de numération (ici l’homme).

Détecter la *pensée (détection qui reste l’apanage de la conscience), quel dispositif cela suppose-t-il ? Telle est la question que je suggérais. En termes crus : j’admets facilement qu’un homme, un singe, une loutre, un termite, un chou-fleur, une forêt, d’une manière ou d’une autre, ça « pense » ; par contre, je l’admets difficilement d’un robot, conçu de cerveau d’homme et fabriqué de main d’homme – quelque accommodation qu’on me propose du reste pour ce terme de « pensée ».

Pourquoi cette discrimination ?

Il faut l’attribuer au fait que la trame du robot procède, de la part de son instigateur – un homme, organisme complètement séparé de celui qu’il articule –, d’une activité marginale style violon d’Ingres : bientôt il n’y pensera plus ; tandis qu’en contraste, un être vivant implique une activité intrinsèque, allons jusqu’à dire un investissement total de son germe ! lequel, complètement solidaire du processus évolutif qu’il noyaute, ne cessera ensuite, durant toute l’existence de l’organisme en lequel il mua, de penser par son moyen, de voir par ses yeux, de palper par ses mains, ses ventouses ou ses spores.

Le second exemple que je prendrai est celui du *poème ; il est déjà plus discutable (étant facile d’affirmer qu’un poème est un effet culturel et non point naturel ; mais cela n’est qu’un jeu de mots, indigne de vous, car il est issu d’un flou définitionnel que je vous laisse, pour votre punition, le soin d’amender) ; ce second exemple témoignera dans le même sens que le premier.

À tort ou à raison, la production d’un poème est censée constituer un engagement plus fondamental, provoquer une modification plus sensible de son émetteur qu’une production artificielle de même type. Cela mérite un commentaire. – Trois éléments sont ici à distinguer :

a) le texte T lui-même, organisation linguistique sur la base d’un lexique, d’une grammaire, d’une sémantique donnés, base mémorisable au même titre que T pour autant que ces trois composantes auront été bien décrites par un cerveau ou par une machine (pour le lexique et la grammaire, pas de problème, pour la sémantique il est en cours de résolution). Soulignons qu’un texte n’est d’abord qu’un tissu de mots, passible d’analyse comme le corps d’un mammifère de radiographies (la question [2] est : sans tomber dans la sottise réductionniste, est-il permis d’envisager, non plus une analyse, somme toute simple, mais bel et bien une synthèse de textes littérairement comparables ?) ;

b) la relation de ce texte à un ensemble d’effets psychiques ;

g) le bouleversement pouvant intervenir en cours de rédaction à l’intérieur du programme de composition.

Montrons que la réponse à la question (2) peut être positive.

Le paralogisme souvent commis est de raisonner implicitement comme si, en tant que résultat de l’activité d’un cerveau supérieur, l’organisation d’un discours impliquait dans sa totalité la complexion de celui-ci. Rien n’est moins prouvé. Tout ce que nous savons de la relation langage/cerveau suggère au contraire que l’activité linguistique, même la plus élaborée, ne constitue, pour un cerveau humain, qu’un exercice cortical n’impliquant qu’une fraction réduite des potentialités mentales. Il est donc illogique de raisonner comme si, dans un simple exercice littéraire, comparable à une partie de jambes en l’air ou à une partie de go, le cerveau-Baudelaire ou le cerveau-Hugo se fût totalement impliqué, voire « projeté ». La virtuosité mentale (ici la faculté d’agencer des mots en poèmes admirables) serait mieux conçue comme capacité d’user isolément de quelques circuits cérébraux formant un jeu bien circonscrit, à l’instar du câblage nerveux d’un pianiste aux doigts déliés. L’aptitude du calculateur-prodige, technologiquement résumable en un microprocesseur judicieusement conçu, est peut-être aussi remarquable que celle de composer des bouts-rimés émouvants. Or, ce don prodigieux est signalé chez trois types d’individus :

1° de grands abstraits, appelés génies (Newton, Euler) ;

2° de pauvres gens, jugés idiots (cas le plus fréquent) ;

3° des intelligences estimées ordinaires (Inaudi) ;

cela semble indiquer que cet exercice profite d’une disconnexion qui, dans le cas des idiots, paraît irréversible, tandis que l’abstrait peut en jouer – s’abstraire – ce qui illustre bien le processus de mise en veilleuse de la plus grande partie du cerveau au bénéfice d’un sous-réseau précisément localisé.

La sacralisation du texte – poétique ou non – se comprend au demeurant : c’est un hommage rendu à une vertu différenciatrice, la virtuosité linguistique de l’homme lui étant au moins aussi précieuse que la forme de sa main.

Loin d’être imputable au réductionnisme, le projet d’un logiciel dévolu à la synthèse de textes témoigne d’un acte de confiance dans la capacité de l’esprit humain à s’assurer, par le biais d’une conception plus précise de ses pouvoirs, une mainmise mentale grandissante sur des circuits qui, faute d’un éclairage conceptuel adéquat, fussent demeurés, sinon inertes, du moins incontrôlés.

L’homme n’est pas comparable à un état, mais à une exploitation en cours.

Quant au point g – l’auto-modification du compositeur par la composition –, il apparaît qu’il devra être traité en termes distincts selon qu’il s’agit d’heuristiques convenues (critères de sélection réfléchis) ou spontanées (critères réflexes), la modification pouvant dès lors s’analyser comme une procédure d’échange entre ces deux types : l’application d’une convention uniforme tend à devenir réflexe, tandis que les critères originellement spontanés se manifestent par des effets d’itération propres à fixer l’attention du compositeur, tendant de leur côté à tomber sous le coup de la critique. Tel est le sens de la classique règle de bannissement des répétitions (lexicales et syntaxiques).

Quel sens revêt cette remarque si l’on tente de l’appliquer aux machines perfectibles? Deux cas sont à distinguer : 1° l’automate éduqué à se perfectionner dans une voie précise (par exemple : jouer aux échecs), et 2° le robot programmé pour accroître son adaptation générale à un milieu dont il reçoit une information répartie sur différents canaux sensoriels (tel, dès 1956, le renard électronique d’Albert Ducrocq). Dans le premier cas, l’évolution est encadrée au départ, et l’objectif parfaitement défini (jouer toujours mieux aux échecs, par exemple). Si le constructeur a réussi à bien cerner a priori l’ensemble des possibilités, la compétence acquise par la machine trouvera place dans une mémoire capable. Dans le second cas, le développement de l’organisme connaît une limitation impérieuse avec les caractéristiques physiques de sa structure, l’adjonction de circuits supplémentaires exigeant l’intervention du constructeur vu l’hétérogénéité de la machine et de son milieu.

Ce mot d’hétérogénéité nous ramène au départ de notre discussion : le créateur est-il intérieur ou extérieur à sa création ? Du côté extérieur, la machine évolutive (robot ou monstre de Frankenstein), dotée de sa béquille perpétuelle : monteur et mentor qui rappelle au philosophe le dieu entreteneur/réparateur de Newton-Clarke, si choquant pour Leibniz. Du côté intérieur, l’atome gros du futur homo sapiens sapiens. Qu’il s’agisse du monstre ou du robot, le caractère qui de prime abord distingue les artificiels de tendres et beaux spécimens d’une espèce naturelle évoluée comme vous et moi, ce sont, bien apparentes, les sutures de la discontinuité, marque indélébile de la pluralité d’origine de ces artefacts, patchworks plutôt que flamme incarnée, produits crispés dard contre dard de l’art hard, non comme nous doux enfants de l’art mou (t’en veux un bout ?). Serions-nous, nous, des continus, pour les juger laids ? Bien sûr que non : les os, ça se compte (206, exclus les wormiens et les sésamoïdes) ; les cellules aussi ; d’après les estimations de compteurs bien équipés, un cerveau humain ordinairement calibré ferait dans les trente milliards de neurones (sans compter les cellules gliales, dont le pourcentage supérieur à la moyenne fut le seul trait remarquable que relevèrent les dissecteurs du cerveau d’Einstein). L’eau même, fluide entre les fluides, admet le décompte moléculaire !

LE LECTEUR. – Alors ? le critère ? Quel est-il ?

L’AUTEUR. – Un moment. Revenons sur nos pas, et cherchons à tracer, le plus naïvement du monde, la ligne de démarcation entre ces deux versants de notre vision : la nature et son contraire. Sans scruter les mots nature et artifice, contentons-nous d’illustrer cette opposition de huit couples d’exemples, que je vous prie de numéroter mentalement de 1 à 8 :

La   nature propose

 

L’art   dispose  

Des êtres vivants (de la rose à la femme)

Des machines (de l’ouvre-boîte au robot)  

L’excellent   camembert fabriqué à Camembert et dégusté au village par nos soins.

Un de ces trucs imbouffables baptisés camembert  

De vrais   poèmes ! Signés Éluard !

Des vers issus d’un logiciel style Calliope.  

Une partie   d’échecs entre deux grands-maîtres.

Une partie d’échecs entre deux logiciels  

Des êtres   vivants (de la rose à la femme)

Des machines (de l’ouvre-boîte au robot  

La libido   (selon Freud).

La maîtrise des pulsions (id.)  

La bonté   (selon Rousseau)

La méchanceté (id.).  

   

Des êtres   vivants (de l a rose à la femme)

du génie chimique)

 

Des machines (de l’ouvre-boîte au robot

 

La maîtrise des pulsions (id.)

 

La méchanceté (id.).

 

La séquence des 777 acides aminés formant                La séquence des 777 acides aminés de

l’insuline du Bœuf (version garantie d’origine,             l’insuline bovine (version synthétique issue

prélevée à même la bête)

 

Le goût du sang (selon Hobbes)                   La civilisation (id.)

L’AUTEUR. – Ces seize exemples sont discutables, j’y ai veillé.

LE LECTEUR. – Discutons-en, justement ! Il me semble que votre balance est faussée. Par exemple, avouez qu’un vrai camembert est l’effet d’un art supérieur, et la chose sèche que vous mettez à côté, celui d’une industrie avachie, prospérant sur l’absence de culture du *goût chez nos malheureux contemporains.

L’AUTEUR. – Sans doute, mais observez que mes exemples vont par couples ; dans les couples de 1 à 5, je présente à gauche un effet original, à droite une imitation plus ou moins viable.

LE LECTEUR. – Vous prétendez que naturel et d’origine sont synonymes?

L’AUTEUR. – S’ils ne sont pas synonymes, au moins c’est bien imité.

LE LECTEUR. – Voilà une réponse originale.

L’AUTEUR. – Je ne prétends pas cela.

LE LECTEUR. – Prenons votre exemple numéro 4. Je ne suis pas spécialiste en insuline, mais il me semble que, là, la distinction est bonne ; il doit exister une différence sensible entre insuline naturelle et insuline de synthèse, je suis prêt à vous accorder cela.

L’AUTEUR. – C’est ce qui vous trompe, précisément. L’assemblage issu de notre génie chimique est tel que le bœuf lui-même n’y voit que du feu.

LE LECTEUR. – N’empêche, c’est tout de même une imitation !

L’AUTEUR. – Qu’est-ce qu’une imitation, si tout le monde s’y trompe, y compris l’auteur de l’imitation ? Qu’est-ce qu’un original, si, les deux produits côte à côte, le meilleur chimiste du monde, d’accord en cela avec le bœuf le plus sincère du monde, chacun jugeant par le biais de ses instruments respectifs, proclament en chœur : « Voilà de l’excellente insuline de bœuf ! »?

LE LECTEUR. – Tout de même, l’histoire reste l’histoire, et l’inventeur reste le bœuf, ou du moins ce qui dans le métabolisme du bœuf conspire à l’articulation des protéines et autres chansons.

L’AUTEUR. – Cher ami, mon avis est que l’histoire n’est jamais qu’une officiante de rencontre : si elle a la chance de produire, à la faveur d’un bœuf ou autrement, un effet à la fois complexe et reproductible, tels les 777 acides aminés de l’insuline en cause, il me semble que nous devons avoir assez de révérence envers ce produit même pour oublier l’histoire et utiliser le produit. Je suis certain que vous utilisez tous les jours mille choses dont vous seriez bien en peine de raconter par quelle filière elles se sont élaborées et vous sont venues en mains. Vous-même, sans aller plus loin…

LE LECTEUR. – Moi-même ?…

L’AUTEUR. – Oui, vous-même, n’êtes-vous pas issu d’un traficotage génétique dont, au delà de vos bisaïeux, vous perdez rapidement le fil? N’est-il pas étrange (si je me place à votre point de vue) que, des 512 ancêtres que vous possédez, disons vers 1700, vous ne conserviez dans votre patronyme trace que d’un seul ?

LE LECTEUR. – Bien sûr, je ne me targue pas de connaître le total de mon archive infinie. Mais, je me nomme Dupont, et je ne suis pas près de l’oublier.

L’AUTEUR. – Eh bien, l’insuline dont nous causons, pareil ! Elle s’appelle Dubœuf , et personne ne s’en plaint.

LE LECTEUR. – Oui, comme Ducasse se nomme Ducasse, et tout le monde l’appelle Lautréamont. C’est logique. Voyons votre couple numéro 2.

L’AUTEUR. – Éluard et Calliope, oui.

LE LECTEUR. – D’où sort cette Calliope ?

L’AUTEUR. – Du cerveau d’Albert Ducrocq qui la conçut en 1952 pour fabriquer des poèmes.

LE LECTEUR. – Des poèmes ? Drôle d’idée. Pourquoi faire ?

L’AUTEUR. – Mais, jeune homme, par défi. N’est-il pas passionnant de se demander comment faire fonctionner un logiciel à faire des poèmes ? N’est-il pas instructif de comparer les résultats avec ceux d’un poète ordinaire, et d’essayer d’obtenir des effets poétiques du même calibre ? N’est-il pas amusant de proposer en parallèle à un lecteur non prévenu un poème de Calliope et un poème d’Éluard, et de savoir ce qu’il en pense ?

LE LECTEUR. – Et, résultat ? Je suppose qu’on a préféré le poème de Calliope?

L’AUTEUR. – C’est arrivé.

LE LECTEUR. – Bien fait. Moi non plus je n’aime guère cet Éluard. Dites-moi, en 1952, Éluard était vivant : comment a-t-il pris la chose?

L’AUTEUR. – Ma foi, je l’ignore. À mon avis, Ducrocq ne lui a pas demandé le sien.

LE LECTEUR. – Il a eu tort, c’est ça qui aurait été drôle.

L’AUTEUR. – Je vous dirai que je n’ai pas pu juger moi-même des résultats. Je sais que ces recherches se sont poursuivies, mais sans ardeur excessive. Roland Moreno …

LE LECTEUR. – La carte à puces ?

L’AUTEUR. – Oui, Roland Moreno travaille, dit-il, sur un logiciel propre à confectionner des romans. Mais je ne sais où il en est.

LE LECTEUR. – Vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’il y a des recherches plus urgentes. N’avons-nous pas des romans à la tonne, de pleines charretées de poèmes tous les mois ? Le lecteur (je parle ici en expert) ne sait déjà plus où donner de la tête. Noyé, le lecteur ! Mort ! Liquidé !

L’AUTEUR. – Vous raisonnez trop en termes de résultats directs. Ce sont les retombées qui sont intéressantes. Qui vous dit qu’un programme qui saura boucler symétriquement une fiction et celle qui la neutralise ne sera pas propre à inspirer celui qui démembrera le virus HIV et toutes ses variantes, effectives ou virtuelles?

LE LECTEUR. – Grand bien nous fasse. Moi, ce qui m’intéresserait, ce serait une machine à lire tout ce qui paraît, pour n’en retenir que les écrits propres à nourrir mes intérêts très particuliers.

L’AUTEUR. – Cela existe. Vous trouverez cela sur l’Internet.

LE LECTEUR. – Vous me consolez ; mais je répète ma question : le critère?

L’AUTEUR. – Le critère ? C’est celui qui départage l’ordre dynamique, génial, bionique, – de l’ordre plaqué, plastronnant, policier. L’ordre dynamique émane de la volonté intime de l’ensemble des individus qui s’y conjuguent ; l’unité d’action y est telle que, moi-même, confédération si populeuse pourtant ! je raisonne comme un seul homme. C’est qu’il ne s’est point ici agi de remplir un cadre, comme si tel conglomérat de cellules, naguère réunies en concile, se fussent chuchoté les unes aux autres : « Dans le cadre du programme NOIZET, veuillez, mes sœurs, verser au géniteur le plus proche la contre-valeur d’un paquet breveté d’acides aminés ; c’est à ce prix, et non à un moindre, que l’avenir se fera ! » ; non ! mais, au ras de l’horizon flamboyant tel splendide idéal, NOIZET_JGA, emportées à son aspect par un flux patriotique et galvanisateur, toutes, sans exception, participèrent, salut Jules ! avec le même enthousiasme précis, infaillible, congénital, (voire, railleront mes zoïles, digne d’une meilleure cause) à l’instauration des structures du mammifère qu’ici je campe, pour vous séduire, gens de sac et de lettres, et qui réglemente, sereinement, l’ordonnance des périodes que vous parcourez, d’un œil trop distrait à mon gré. Au contraire, l’ordre policier, statique, emprunté – est un ordre fragile, et il le sait, et voilà pourquoi il gonfle sa crinière comme un faraud qui veut impressionner. Il y a toujours un garde-fou à gauche, un interdit à droite, disposés, piteusement, en vue de baliser ce qui, de toute manière, un beau jour, finit bien par mugir hors rythme, hors cadence et hors cadre. L’existence de ces béquilles montre qu’on a quitté le droit chemin, celui de la biologie impérative et performative, pour tomber dans le sentier creux de l’inaptitude, où glandent le borgne, le blafard, le faiblard, la camisole, l’homuncule, la lutte des gauches, les retards. Il ne s’agit plus d’aller de l’avant, mais seulement de concilier des intérêts. Or, si les intérêts sont divers, s’ils s’opposent, quelle meilleure preuve de l’infirmité de leur conception ? et de la nécessité, éthique, nullement politique, d’en réviser la norme de pied en cap !

Tentant de donner à ces remarques intuitives leur forme canonique sur fond de boîtes noires à étiquettes dansantes, que trouvons-nous ?

Que les boîtes noires soumises à un agencement policier – celles, par exemple, d’un appareil électronique – révèlent, quand nous les éclairons, en zoomant tant que nous pouvons, niveau après niveau, toujours plus avant… un contenu où la promesse de l’ordre n’est pas tenue ! Car, si les premières approximations attestent bien un ordre dense, vient un moment où, catastrophiquement, sans crier gare, l’affinité se perd ! Comparons, pour fixer les idées, le conducteur électrique à celui de l’influx nerveux : au fin fond des boîtes noires, nous tombons sur du cuivre, sur une imposante, monotone, longuissime rivière de cuivre, où, entre des éléments stables, régulièrement disposés, paraissent circuler, comme en se jouant, des flashs lumineux ; rien dans la structure du cuivre n’anticipe la canalisation où nous l’avons détecté ! Le cuivre est entré dans ce circuit par hasard, comme ce taximan stationne au coin de la rue, et si, comme lui, il conduit, c’est que, cuivre ou chauffeur, il faut bien vivre. – Si, en revanche, franchie la gangue de myéline, nous fixons notre attention sur le nerf ténu qui s’y tapit, nous constatons, en augmentant progressivement le grossissement de notre microscope, que cette fibre intelligente ne méconnaît pas son appartenance à un organisme supérieur : mainte subtilité prouve que, connaissant sa fonction, elle s’y adonne de toute son âme, comme quand l’objectif est grand et que l’effecteur en salue l’importance. La tare de l’artefact, jugé à l’aune du produit d’une évolution naturelle, est donc à situer dans le fait qu’en sa structure sont composés selon une volonté extérieure – celle de l’Artiste, ce tyran – des éléments qui, l’analyse l’atteste, seraient, spontanément, restés indifférents les uns aux autres, comme des Parisiens dans un wagon de métro ; le terme de tare se justifie ici pleinement, pourvu que nous associions au concept de masse une signification de disparité interne ! Ne font masse que des agents qui s’ignorent. Sur le plan dynamique, l’hétérogénéité des composants se traduit, bien entendu, par des délais de transmission élevés entre les boîtes noires : la distance structurale moyenne, ou plutôt la contre-affinité entre ces boîtes étant bien supérieure à celle qui règne entre les cellules d’un organisme naturel. Plus croît la disparité de l’organisation, plus croît la dispersion de l’information : plus chute, autrement dit, le quotient t/r dans l’expression de la transmittance – le taux de réflexion (ou refus d’admission) r devenant toujours plus sensible par rapport à l’information passante avec le taux de transmission t.

Ces réflexions montrent ce qu’a de profondément inadéquat l’image voltairienne du dieu-horloger. Elohim, s’il existe, ne saurait être un rentier extérieur à sa création. En appliquant à l’homme, forme très naturelle, le raisonnement qui vaut pour les appareils de notre façon, nous renions notre caractère natif, nous nous rabaissons au niveau du monstre de confection, bref nous fientons, performance acrobatique, sur notre propre face. Un courant circule, qui va de l’Adonaï mouleur de nana de la Genèse hébraïque au docteur Frankenstein en passant par Descartes, Voltaire, La Mettrie, Sade, et que l’auteur de Maldoror fait judicieusement éclater en sa figure du Grand-Objet-Extérieur. Passible de la classique critique d’Atlas (sur quoi reposent ses pieds ?) ratifiée par la Vache qui rit (quand s’arrêtera-t-elle ?), l’argument qui fait interroger sur l’horloger de l’horloger ne vaut évidemment rien. Sur la diagonale de Cantor toutes les suites de Cauchy sont muettes, convergent dans l’équanimité du non-sens. Elohim ne fait pas de la serrurerie en semaine pour se dire le dimanche, content de lui : « J’ai fait l’homme : chouette système ! maintenant je chôme » ; ou bien, s’il le dit, c’est qu’il prend le verbe faire au sens de : « J’ai fait la bête, c’était marrant, maintenant je fait le mort. » Il n’invente pas le transfini. Il laisse la lettre } à sa place. Le divorce logique – tant dans l’abstrait, entre l’écriture technique et la définition théorique, que dans la chair, comme désolidarisation du créant et du créé – éclate dans l’inaptitude à sécréter aucun principe d’arrêt, l’absurde fleurissant à plaisir dans ces vagabondages aux confins. Le mirage de l’horloger rejoint celui de Cantor, paradis pour Hilbert tout seul. Nous l’évitons en mettant en avant la force créatrice de l’*écriture, modalité plane de l’aptitude des matières à engendrer les propres variations de leurs formes.

LE LECTEUR. – Vous semblez donc, si je vous suis bien, admettre la supériorité de la poésie naturelle sur les compositions synthétiques assistées par ordinateur, ou même sur les composés artisanaux du type inclus dans Poésies II ? À condition que le poète sache s’arrêter à temps.

L’AUTEUR. – Pas si vite ! Le domaine de l’écriture se situe justement à l’interface, non vide ! des choses vives et des choses ouvrées. Et c’est cette position stratégique du chiffre et de la lettre (entre la mouche agaçante et le mécanisme inerte) qui, la mathématique aidant, permet à l’homme, stratège en chambre, camériste hors ligne, d’agir sur les choses à travers un réseau de notations qui, de prime abord, se présentent comme des jeux de cubes, symptomatique d’un comportement mental peut-être enfantin.

LE LECTEUR. – Donc, si le jury me demande : « la littérature est-elle nature ou artifice ? »…

L’AUTEUR. – Répondez : les deux, mon général. La poésie qui compte ses pieds et plus proche du mille-pattes, s’attire ainsi la faveur du naturaliste, du faiseur de programmes basiques ; celle qui consiste dans un traitement raisonné de signifiants déjà articulés dans des textes publiés a le mérite d’insister sur son propre artifice, de dignifier la complexité de sa démarche, de passer pour peu sérieuse aux yeux des gens graves. Ces deux genres de poésie ne diffèrent pas essentiellement, mais seulement par le niveau de vigilance requis dans leurs exercices.

LE LECTEUR. – Ce que je vois mal à vous entendre, c’est où la poésie commence, où la mathématique cesse.

L’AUTEUR. – Rassurez-vous, cher ami, si vous ne le voyez pas, je le vois encore moins. Pure question de point de vue, de plaisance : un texte ou un algorithme étant donné, vous en compterez les mots, les syllabes, les lignes ; un autre se contentera d’y rêver. Il faut laisser au lecteur le droit de décider de la qualité.

LE LECTEUR. – Voilà une bonne parole. Mais si le lecteur est mauvais ?

L’AUTEUR. – Le mauvais lecteur aussi a le droit de vivre. Qui injurierait-on, sinon ?

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