Étiquettes

, , , , ,

Question saugrenue pour ceux qui tiennent Isidore Ducasse pour un extra-terrestre, un doute persiste sur la nationalité de l’hôte de l’hôtel À l’Union des Nations. Français ? Uruguayen ? Si c’est le premier, quid de ses relations avec la milice française ? Si c’est le second, son voyage à Montevideo de 1867 a-t-il pu être motivé par la réponse à un appel ? On peut penser en tout cas que son mal de tête avait quelque raison profonde (névralgie ? méningite ?), propre à être admise par la médecine militaire – encore que, selon l’adage, celle-ci soit à la médecine ce que la musique militaire est à la musique. Remarquable en tous cas, de sa part, est l’absence de toute allusion de nature nationaliste dans des contextes où un Stendhal, un Nietzsche, etc. ne se fussent pas fait faute d’opposer le Français à l’Allemand, à l’Anglais, à l’Espagnol ou à l’Italien. Pour un esprit assez abstrait, s’apercevoir d’une nationalité est l’indice, sinon d’une bassesse intellectuelle, au moins d’un régionalisme signant qu’on a traversé peu d’océans ; il va de pair avec l’égotisme des auteurs au miroir. C’est ce qui fait que Stendhal, qui voudrait accomplir Pascal, Rousseau, annonce seulement Léautaud. (Ne parlons pas des romans.) Une seule mention de pays se trouve chez Isidore Ducasse, c’est dans la lettre où, visant la Belgique et la Suisse romande, il écrit : au reste, de ce côté-là, les esprits seront mieux préparés qu’en France pour savourer cette poésie de révolte. – les esprits… : nous sommes loin des considérations ethnographiques, voire craniologiques à la Vacher de Lapouge qui déparent les pages de quelques uns de nos « meilleurs auteurs ». Le corps, alors qu’un *romancier s’en pourlèche, l’équarrit verbalement, en dresse le *détail, il est fréquent qu’un homme d’esprit ne s’aperçoive même pas si vous en avez un. La non prise en compte de la dimension nationale dans des contextes où d’autres n’eussent manqué d’y insister (penser à ce que fût devenu Poésies I récrit par Nietzsche) est tout aussi nette, tout aussi remarquable que, partout dans les Poésies, la non prise en compte de la dimension littéraire, marque du primat de la dimension morale là où celle-ci prévaut. Cette réserve rejoint la distance envers les gestes politiques (*Proudhon n’est pointé dans les Poésies qu’à l’état de cornets) et les chapelles littéraires (ni le romantisme, ni le Parnasse, etc. ne sont nommés). À la question si Ducasse a lancé le mouvement surréaliste, la réponse est donc définitivement : non.

Advertisements