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S’il y eut un mythe Rimbaud, assez ancré dans la bibliographie mondiale pour prêter à cinq gros volumes du démytheur Etiemble, il n’y aura peut-être pas de mythe Lautréamont. Trois éléments : une attente globale, une vie qui s’y prête, un message, sont requis pour l’érection d’un mythe personnel. Le message de Rimbaud est trop ténu pour motiver une nouvelle religion : là grippe l’affaire. Ducasse vaut infiniment mieux, surtout par sa développabilité (à opposer à l’interprétabilité des poèmes-énigmes comme le H de A. R. dont la solution n’ajoute pas une patte à un mouton de Sainte Hex). Référons à une histoire, assez vieille pour ne plus m’attirer d’ennuis : le cas Jésus-Christ. Mystification admirable, si je raisonne sur l’échelle des ères. Résultat médiocre si je m’abaisse à discuter en termes de pacification des zones. Au départ, quoi? Quelques chemineurs de Galilée (quatre, dit-on aujourd’hui : l’un vrai thaumaturge, Ieschoua; l’autre plutôt rétheur et paraboliste, Jésus; le troisième un érudit ayant étudié en Égypte, Josué; et le quatrième batteur d’estrade, de son nom de scène Ringo) auraient coopéré à la synthèse du crucifié de Jérusalem. Du message on arrive à réfuter l’originalité, l’intégrale des Béatitudes figurant, selon les érudits de Qumran, dans le texte essénien, antérieur d’une génération au moins. Cela ne gêne pas, car Josué n’a-t-il pas dit : le plagiat est nécessaire, et, je dirai même plus, aurait ajouté Jésus, le progrès l’implique. Les manipulations de textes sont claires, comme de faire naître à Bethléem, sous prétexte d’Isaie 7:14 (relevé par Matthieu 1:23), un nommé Emmanuel, qui d’ailleurs brosse l’appel. Même le 25 décembre, qui passe encore chez les cocottes pour un anniversaire, remonte à la nuit des temps. Reste – là-dessus tous les érudits s’accordent et Jean-Sol Partre en conféra – que le christianisme est un syncrétisme, et que, quoi qu’on pense du procédé (Malraux 1920), il marche, et fort. Pour que le mythe se forme, comme la pâte auprès du feu monte en paix, il faut au moins une génération silencieuse. De là naît, historiquement, une vérité partielle – source abondante d’erreur… Or qui l’a voulu, ce silence? Qui l’a programmée, cette perte d’information? Nommément, personne. En fait, tout le monde. Ceux qui parlent de folie. Ceux qui ne voient pas l’intérêt. Ceux qui adorent. Et jusqu’à ceux qui invoquent, comme symptôme éminemment significatif, « l’effacement de toute trace biographique – indication dans laquelle il faut se refuser à voir un simple hasard historique » (Sollers, La science de Lautréamont) : manière subtile de suggérer que le mal (si c’est un mal) est fait, qu’il est irrémédiable ; cela permettra, ensuite, de pointer comme une entreprise suspecte le renouveau d’une recherche des traces dont on était fondé à penser qu’elle était désespérée. Noyer l’enfant Jésus est le bon moyen de se procurer un Messie en pleine forme : méthode rarement dégagée! – Mythe, au logis ou railleur, toujours tu me touches.

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