Étiquettes

, , , , , , ,

Décrire les passions pour les soumettre à une haute moralité, voilà un usage qui s’est perdu. Plutôt que soumettre à une moralité haute ou basse leur métabolisme sacré, les modernes préfèrent se soumettre chair et cuir à leurs passions, pour en jouir, les décrire, littérairement les raffiner. Dorénavant logées en des départements voisins du cerveau, les passions et le sentiment du néant de la moralité ont toute licence de se contaminer mutuellement ; ils se donnent le change ; ils s’entretiennent, s’abusent à l’envi. Pour fixer les idées, rappelons (il figure dans Poésies I) l’exemple de Rolla : Jacques Rolla, jeune homme de bonne famille, s’aperçoit qu’il vit dans un monde où la moralité ancestrale (la chrétienne) est devenue caduque ; ayant un petit magot, il n’imagine rien de mieux que de l’épuiser en débauches, gaies ou tristes, arrosées à plaisir, contre le corps de beautés vénales ; quand il sera ruiné, que fera-t-il ? Oh! il se tuera. Et c’est justement ce qu’il fait. Fin téléphonée ; poésie facile. L’auteur, Alfred de Musset, narre ce conte en alexandrins musicaux, de nature à suggérer au lecteur que cette histoire est belle autant que sa fin mélodieuse, que Rolla, âme sensible, campe Musset, poète admirable. Vieille littérature ? Certes. Voyons l’exemple, un peu plus récent, des Bagatelles pour un massacre. Dans ce pamphlet, le tenancier du crachoir, Ferdinand, vient de s’apercevoir qu’il vit dans un monde où, l’ancestrale moralité chrétienne étant devenue caduque, pullule, désormais sans frein, le Juif ; ayant conçu quelques traits contre ce pôle fédérateur de bile, il n’imagine rien de mieux que de l’évacuer en anathèmes éloquents, parfois drôles, contre la race envahissante des youtres ; quand il aura dit, il se terrera. Et Ferdinand s’exécute : recru de déblatérations, il s’exile, rentre, procède, perd, finit en Pléiade. Décédé à 67 ans, pas de Nobel pour le docteur Destouches. Céline colle si bien à la peau de son clairon que son texte réussit à donner le change, et que Gide, sensible au grotesque, voit dans la haine qui se déclare la part sincère et belle : sous Ferdinand, âme sensible, frémit Céline, improvisateur de haut vol. Ce cas nous touche plus que le précédent, car s’il est vrai que nous avons bien oublié les quelques dizaines de freluquets que Musset n’a pas ranimés en agitant sous leur nez un modèle torpide d’idéal – caresser jusqu’à plus fric les putains du quartier – en revanche, on n’a pas encore tout à fait oublié les quelques milliers d’anti-Juifs que Céline n’a déconcertés ni convertis à la splendeur, ces ènérefistes qui virent en lui un modèle de verve, sans parler des chers voisins qui saluèrent peu après l’enwagonnement des Juifs du quartier. Quelque chose de plus gai ? De plus récent ? Ouvrons Femmes : le récitant s’aperçoit qu’il vit dans un monde où les moralités – toutes, de la chrétienne à la mao – sont décidément out ; le sexe de la femme a, nouveau Victor Kravchenko, choisi la liberté ; cultivant l’attrait vers ce lieu classique de la dilapidation des énergies, Casanova bis n’imagine rien de plus original que d’y répandre, quasi chaque fois que l’occasion s’en présente, sa semence, et d’en faire matière à récits enrichis de commentaires parfois drôles, souvent bien venus, sur les aléas du sport et les fragilités de ses partenaires enjouées ; le tour joué, il se retirera bon gagnant. Et de fait : ayant persiflé nos sœurs en cinq cents pages assez lestes, notre saint sensuel et sans suaire conclut rue Sébastien-Bottin. Philippe épouse si bien les formes de Philippe que tout son livre donne à penser que cela est vécu. Diamant, baiseur versatile, corrobore Joyaux, styliste non ennemi de la non-continence. – 1833, 1938, 1978, la date ne change rien à l’affaire ; le talent non plus : plus il est grand, plus il a de chances d’emporter l’adhésion dans le sens indiqué – et plus, dira-t-on à raison, l’auteur est responsable-mais-non-coupable. De cette indifférence en matière de moralité résulte l’égalité immorale : Sollers = Céline = Musset. Auteurs talentueux et sans moralité littéraire active, imbibés d’une donnée primaire envoûtante arbitraire – souvenir, sentiment, émotion, opinion, sensation –, ils ne refusent pas de l’ériger en règle d’écriture, ils l’universalisent, ils l’expriment du mieux qu’ils peuvent ; enfin ils publient le résultat. L’esthétique leur tient lieu de morale en même temps que de cure. Le petit chancre mou Rolla, le gros chancre juteux Bagatelles et le stigmate rouge Femmes s’accordent à la tierce de la morale absente.

Cette conception de la littérature n’a pas eu que des opinateurs. Au XIXe siècle, plusieurs poètes ont méprisé Musset. Victor Hugo, Charles Baudelaire, Isidore Ducasse, Arthur Rimbaud en furent. Des quatre, bizarrement, seul Ducasse a publié son jugement – à cinq cents exemplaires, s’il vous plaît. Seul aussi il a pesé rationnellement les termes du jugement. Seul il a bien souligné la primauté de l’élément pernicieux, comment ce mal d’espèce morale se communique à des œuvres qu’il appelle charognes (poète prosaïque, Ducasse n’admet de vers que blancs et cachés). En vue que nul n’ignore que c’est en termes exclusivement moraux qu’il pose et tranche le nœud gordien, seul Isidore Ducasse aligna devant les mêmes fusils de la pensée capable un génial assassin des âmes, Byron, un criminel crapuleux, Troppmann, et un canonneur mondial, Napoléon Ier. Pour faire bonne mesure (car six égale deux fois trois), Ducasse y adjoint un moutard provo, une virago à surin et un avoineur à la papa. Observons que cette phrase, en changeant les noms, aurait pu s’écrire en 1995 : La révolte féroce des Dutroux, des Hitler, des Petiot, des Céline, des Khaled Kelkal et des Christian Didier sera contenue à distance de mon regard sévère. Ces grands criminels, à des titres si divers, je les écarte d’un geste. Et la suite. Il ne faut pas moins de toupet pour signer cette phrase sous Chirac que sous Napoléon III. Il ne faut pas moins de liliale candeur pour la saisir et l’approuver aujourd’hui qu’alors. On préfère supposer que le poète plaisante, ou provoque, ou gesticule en langue des cygnes, noir sur blanc, ou quoi encore ? Tandis que, pour une intelligence impartiale, ce que les esprits farceurs prennent pour un misérable coup d’esprit, n’est, dans la pensée de l’auteur, c’est lui qui l’écrit tel quel, qu’une vérité importante, proclamée avec majesté.

En 2000 comme en 1870, peu d’esprits sont prêts à admettre l’opportunité de débrancher d’une main unique les amplis respectifs de ce qu’on appelle l’histoire et de ce qui vaque au nom du talent littéraire. S’exhibent dans le même cirque où pérore Sade et se perd l’or des jeux, les moralités déficientes du sextuor des têtes à carcan. L’autonomie de la dimension morale reste méconnue. On craint, oui, tas de zappeurs ! on a peur de parler en son nom propre – pacte moral – avec la même fermeté qu’on met à parler au nom de la logique, au nom des faits, au nom de la valeur artistique. Qui d’entre vous, ô âmes, a la franchise d’afficher, convention lisible, sur son T-shirt ou sur sa mob, écrits dans le symbolisme mathématique adéquat, les principes auxquels il arrima, naguère indécise, une moralité ? – si toutefois il présente la curiosité ethnique vraiment remarquable ces temps-ci d’en posséder une. Quel étudiant en philosophie est aujourd’hui à même, après avoir donné la démonstration de l’indépendance dimensionnelle EN DROIT des trois axes ici serinés (le Vrai, le Beau, le Bien : Victor, t’es pas mon cousin), montrer qu’il est souhaitable (tu es mon frère, mon pair) de les rendre interdépendants EN FAIT ? En particulier, qui prouvera qu’un auteur amoral est un auteur qui fait mal son métier ; un politique qui s’accommode de la laideur un piètre politique ; un logicien qui néglige l’urbanisme et les chevaux de Troie un logicien de mes deux ? Regrettons qu’une telle démonstration n’intéresse personne : les spécialistes œuvrent portes closes, comme si l’univers était étranger à leur action. Je maintiens que leur travail, tout brillant qu’il soit, est dangereux. La moralité ne s’y retrouve pas. Tard, un passant extérieur, un visiteur de l’onzième heure, va discuter le coup au bar du comité d’éthique. Copain comme cochon avec Jacquard et son staff génétique. C’est, essentiellement, contre cette séparation des instances que les Poésies s’élèvent et sévissent. Tout chez Ducasse plaide pour le trinaire absolu, celui où poésie, morale et logique sont intégrées ; où beauté, bonté, f(t) sont égalées ; où justesse, justice et vérité chantent d’une seule voix amène.

Advertisements