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Comme la littérature du Moyen Âge s’était organisée autour des cours d’amour, celle de la fin du XIXe siècle commence à tenir compte, à titre d’axe subsidiaire, de la récente introduction des cours de philo dans les lycées. À Victor Cousin, introducteur en France de la philosophie scolaire imitée des mœurs allemandes, revient, pour ce qui regarde la littérature française, ce *détournement vers l’université d’une forme de pensée qui, jusque là, ne s’était entachée de grégarisme que pour donner lieu à l’ironique épithète sorbonagre – et la substitution à la figure sérieuse du philosophe de celle du professeur de philosophie. Il faut l’écrire tout net, il n’y a pas de situation plus anti-philosophique que la confrontation d’une assemblée de demi-muets et d’un monsieur qui parle seul. Qu’un livre se prenne pour un livre, passe encore. Mais, qu’un homme se prenne pour un livre, dépasse les forces ordinaires d’un adolescent qui n’a pas résolu de soumettre sa vie entière aux horaires conclus par les élus. L’étrange, ce n’est pas que cette situation risible, où un seul, par la grâce d’une mémoire meublée et de diplômes patiemment conquis, exerce, pendant que sa main forme des lettres au tableau, le droit de montrer son dos, son derrière et sa nuque aux autres lettrés inférieurs en science, ait conservé, bon an mal an, assez d’adeptes pour s’être perpétuée jusqu’à nous. Je pourrais citer une bonne douzaine de situations tout aussi risibles et tout aussi persistantes. L’étrange, c’est que des adolescents conscients parviennent à garder leur sérieux tandis qu’un fonctionnaire payé feint de supposer que la philosophie bénéficie, au moins dans leurs âmes, de cet endoctrinement en zoo. Desmond Morris a bien décrit la propension à la singerie de tout ce qui arbore la prétention de tarzaner dans quelque branche de la culture. Il n’y a presque pas d’avanie à quoi un élève bien conditionné ne consente pour décrocher la banane d’un rectangle de papier qui le doctorise. Flatter cette tendance servile n’étonne pas de la part de celui qui, lui-même, s’y plia. Encadrer et rémunérer ces pratiques n’étonne pas davantage de la part d’institutions qui n’ont rien trouvé de mieux que l’asile, la religion, la prison pour limiter les dégâts. Étonne le silence monumental de ceux qui ont gardé quelque sentiment des réelles virtualités humaines devant ce qui les brime et les quadrille si vigilamment. La philosophie de la poésie, pour exister, doit commencer par faire place nette. Ne pensez pas que déposer des bombes dans les classes soit un moyen de nettoyer durablement l’espace intellectuel de tant de succédanés attristants. Truffer leurs plafonds de plaques d’amiante, aptes à donner du souci à ceux qui respirent la poussière subtile qui s’en dégage, est déjà un artifice plus malin. J’avoue que je ne l’aurais pas trouvé tout seul. Mieux vaut cependant, si l’on veut devenir sérieux, produire une alternative claire et dominante à l’exposition des intelligences juvéniles à la stuporation des Platon, des Husserl, des Heidegger, des Hegel, de tout ceux qu’une meute affriolée de taxidermistes polyglottes empailla. Je ne connais pas de
moraliste qui soit poète de premier ordre
, relève Isidore Ducasse… C’est étrange, dira quelqu’un. Étrange ? Cela peut se concevoir. Philosopher, c’est apprendre à sourire. C’est très difficile d’apprendre à sourire. En dirigeant prématurément l’attention des jeunes amis des lettres vers des objets où l’humour joue un rôle incertain ou nul ; en orientant leurs lectures vers des écrits de deuxième ordre, entendez des traductions ; en substituant le devoir au goût, l’obéissance à la curiosité ; on sépare deux veines intellectuelles qui, en droit, n’en font qu’une : l’interrogation du sens et celui de la langue. Il n’y a aucune raison pour que la langue de celui qui scrute les développements de la raison, de la morale, soit moins belle que la langue de celui qui chante les vagabondages du sentiment. Qu’il en soit ainsi montre seulement que le second s’est impliqué plus vivement dans ses impressions, que le premier dans ses raisons ; cela résulte d’un envahissement du territoire mental qui a fini par ne leur laisser, à tous deux, d’autre fief impiétiné que la pauvreté des sentiments, jugés trop subalternes pour faire l’objet d’un cours. Il existe une complicité séculaire entre la mauvaise poésie et la philosophie piteuse. Qu’Heidegger vante Char, c’est dans l’ordre. Que Char le lui rende, vanité commande. Si les bons poètes veulent de la bonne philosophie, ils doivent la faire eux-mêmes. La philosophie, comme la confiture, ne semble délicieuse que cuite dans les maternels poêlons d’une langue dont, l’écumoire à la main, on surveille tous les caprices. Au commencement, la philosophie des poètes pourra leur sembler à eux-mêmes incomplète. Impressionnés par le volume apparent des références des philosophes professants, l’apparente subtilité de leurs développements pontifiants, ils trouveront peut-être qu’ils ne sont pas à la hauteur des pyramides catastrophiques d’où s’effondrent, depuis l’antique Platon jusqu’au loquace Derrida, des avalanches de paroles mal cadencées, promotrices d’une dysharmonie insinuante dans le métabolisme des mammifères qui s’y livrent. Où les moralistes pèchent, c’est à tenter de peupler un espace mitoyen entre la littérature et ce que les professeurs appellent philosophie. Des poètes ils ont le sens du phrasé, des philosophes la tentation de la généralité. D’un côté comme de l’autre ils sont freinés par la timidité. Ils ne se donnent pas la grâce de la pleine lumière. Pour progresser dans le sens de l’unité, il faut admettre sa propre capacité à incarner ensemble le plus grand poète et le plus grand philosophe. Quelque peine qu’il fasse souffrir à votre modestie (je n’ai pas promis que vous ne souffririez pas), cet aveu est commandé par l’impératif de l’unité du sens, de l’action.

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