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Bien qu’ils s’intitulassent *moralistes, les vieux faiseurs de maximes (et même les dramaturges, les romanciers) ne se flattaient guère d’influer sur la conscience publique : la petitesse de leurs tirages le leur interdisait. Avec l’amplificateur éditorial créé au XIXe siècle, les écrivains furent forcés d’envisager que leurs écrits puissent comporter des conséquences incertaines : dès lors, la beauté, la vérité, cessaient d’être leurs seuls gouvernails. Durant cette parenthèse morale, la littérature ne fut pas plus édifiante que d’habitude, mais elle fut du moins hantée (excitée ou gênée) par le souci moral. Cette parenthèse est close. Les critiques littéraires d’aujourd’hui explosent de rire quand ils lisent sous la plume de leurs collègues d’il y a cent-cinquante ans ou plus des expressions telles qu’empoisonneur des âmes, pervertisseur des consciences et autres du même tonneau : tant il semble clair désormais qu’un livre a sur la moralité publique une incidence nulle ; tant paraît débile l’idée qu’on puisse élire un romancier, un philosophe comme guide routier ; tant sont universellement discrédités ceux qui, naguère, sans rougir de parler au nom de l’esprit, brillaient comme des phares. L’emploi de timonier des âmes étant resté vacant, qui l’a occupé depuis ? Des écrivassiers funestes comme Ron Hubbard ; le club des mystificateurs anonymes affirmés « Témoins de G.O.va » (Gentil Organisateur du canevas) ; Moon, le Macrobiote-convaincant ; le templiste soleilleux Luc Jouret (vous savez, ce sympa gars qui ressemblait à Claude Sourions) avec son acolyte di Mambro ; Jean-Marcel ben La Den et son aéro-club de quasi-casés ; cent mille oiseaux fous de ce calibre-là. Nos amis critiques s’arrêtent de rire une minute, par convenance, lorsqu’on annonce devant eux le dernier suicide collectif d’un pan de secte ou l’autre. Ils ont choisi de parler littérature parce que cela n’engage à rien, et qu’au moins, dans la page littéraire, personne ne vient les embêter. – Vous connaissez l’expression « C’est de la littérature », n’est-ce pas ? Elle dit tout. Donc la censure n’a plus d’objet. Sitôt qu’une page de livre n’est qu’une combinaison typographique parmi un nombre assez grand, mais fini, d’autres possibles, pourquoi voulez-vous qu’on censure celle-ci plutôt que celle-là ? – Cette situation nous semble si naturelle que nous oublions volontiers qu’elle procède de Théophile *Gautier. Or, affirmons cette thèse : Le vrai, le beau, le bien ne s’entraînent pas : leur unité, non acquise a priori, est visée en vain. Nul ne rejette les trois. Chacun donne la priorité à son préféré. (Combinaisons finies ; rouet). Les romans d’antan commençaient souvent par une préface visant à amadouer les acariâtres : obligé par eux à se défendre contre la sempiternelle accusation de donner de mauvais exemples, de bientôt ébranler l’ordre social, ou, du moins, d’en violer sciemment telle norme précieuse, le romancier avait pris l’habitude d’écrire une page pour dire qu’il n’en était rien. Étant données trois valeurs incontestées : le vrai, le beau, le bien (titre dû à l’élégant Victor *Cousin), le préfacier se débrouillait pour suggérer à sa façon que, dans ce triangle ABC, obligé de choisir sa pointe, il avait choisi mettons A ; puis il concluait, toujours de façon suggestive (car en fait ce n’était jamais si clair : il fallait qu’un nuage continuât de nimber la chose) qu’il faudrait être sot et sournois pour venir, alors, lui chercher misère au nom de B ou de C ; se plaint-on de ne pas trouver de bottes chez un chapelier ? *Stendhal, par exemple, est du parti du Vrai : son art consiste à promener sur les routes de France et d’Italie un grand miroir, à l’orienter au bon angle au bon moment, et surtout, bien sûr, à ne le pas briser ; il est clair qu’il ne faut pas venir le distraire dans cet exercice suffisamment difficile avec des remontrances morales qu’il a décidé de tenir une fois pour toutes pour hypocrites ; quant au beau, s’il le rencontre, tant mieux, mais il ne court pas après. *Balzac, qui admire Stendhal, oriente son triangle de même. Mais il a plus de chaleur, et puis, ne serait-ce que pour rire, il aime donner des recettes (point capital ; qu’on se rappelle qu’une recette est un algorithme, un truc pratiquable) ; Balzac a ainsi tout un côté moraliste imaginaire (chez lui sitôt que l’amusant commence, le vrai est en péril). *Sade lui aussi pose au véridique, au peintre fidèle de la nature, au Claude Lorrain ; lui aussi ne serait, à l’en croire, que le porte-plume de la Vérité ; mais ces protestations valent celles du littérateur qui désavoue la précédente version de son livre comme tel autre affirme qu’il vient d’en trouver le manuscrit dans une bouteille : Sade en fait est un moraliste acharné ; le beau chez lui en prend un sacré coup : si vous y tenez, la charge vous revient d’en réinventer la notion à nouveaux frais ; Sade, lui, n’en a cure ; quant à la vérité, dont il n’a nul scrupule à se faire le défenseur élu, nous voyons bien qu’il s’en soucie comme d’une guigne, n’aime rien tant que fabriquer, inventer des machines, intervenir, intervertir, dresser son théâtre, chapitrer ses comédiennes, jambe comme ci, cul comme ça, et que tout ce qu’il monte n’est guère réalisable, heureusement. Comme dans les contes de fées, il commence souvent par creuser un écart énorme, un fossé presque infranchissable entre le monde banal et le Château des Soupirs où despotisera sa folie raisonneuse. La revendication du vrai serait-elle un indice sûr que l’auteur a pris un tout autre parti ? Ce serait trop simple encore. Un critère intéressant est l’énergie du style. Méfiez-vous des véridiques qui s’attestent énergiquement tels ; ce sont presque toujours des fabricants de fictions vouées, comme dit Sade, à «appuyer leurs systèmes», bref des moralistes aisés à démasquer. Un sincère ami de la vérité (autre candeur) use plutôt d’un ton discrètement accablé, à moins que, passionné de détails relatifs à un sujet élu, il n’affiche sereinement la manie du collectionneur ; celui-ci est assez fiable ; sa vérité est documentaire (je n’en connais pas d’autre, dira quelqu’un). Vint Gautier. Fort de ses 24 ans, il décida que le Beau exclusif gouvernait les gestes de l’artiste, que la vérité est affaire de documentalistes, la morale affaire de curés, et que si l’on veut de beaux livres, non des sermons assommants ou des Histoires du Consulat et de l’Empire en vingt volumes genre Adolphe Thiers, il faut des artistes pour l’art, point à la ligne. Cette thèse amusa beaucoup, Théo le premier, mais elle semblait peu sérieuse, encore qu’à 22 ans Alfred de *Musset, préfaçant La *Coupe et les Lèvres, l’eût déjà présentée, en soupirant. Pourtant les mots ne sont pas des taches de couleur sur une toile, ils ont un sens, et c’est en y pensant que l’écrivain forme des phrases. Il y a, sous les questions qu’esquisse à traits rapides Théo après avoir un peu au hasard campé son chevalet au coin trouvé libre de l’atelier, un vrai problème, un problème pour mathématicien, voire un paradoxe pour logicien, qui sait ? du grain à moudre pour Wittgenstein ou pour Gödel ! Le bon Théo n’est pas en mesure de les traiter. Un autre va s’y mettre, un noir, un dur, un net, un précis, un rigide, un analyste, un coupant : Baudelaire. Ses Fleurs commence par un bouquet à Théo. Obligé. (A dû être un peu gêné, Théo : un bouquet, d’un monsieur à un autre monsieur, et si différents ! Mais pas moyen de dire non.) Certes, Baudelaire cache ses cartes, il n’écrit pas : « M. Gautier a posé un problème, j’en propose ici la solution. » L’artiste joue rarement franc jeu ; toujours des entourloupettes. Or il suffit de lire Les Fleurs du Mal : le Beau, certes, est partout, rien à dire, pari tenu. Baudelaire se désintéresse-t-il pour autant du Vrai ? Pas du tout. Au contraire, de très près, il s’intéresse, en clinicien, aux monstruosités acquises ou naturelles qui décorent les aponévroses et l’intellect de celui qui parle ; comme pas un, il scrute, ausculte, ordonne : « Dites 33 ». Notez qu’il ne s’exprimerait pas ainsi : il y a dans cette façon de dire une raillerie qui ferait grimacer Baudelaire, homme tourmenté, d’autant plus grave. Pas riantes ses Fleurs, non. Pas maldororiennes. Et la morale ? Congédiée, la morale ? Pas du tout. Poète très moral, Baudelaire. Grand souci du bien. Inquiet de la santé du lecteur, apostrophé en ami, en semblable, en frère. Son procès ? Une méprise. Ouvrez Baudelaire n’importe où, dans ses lettres, dans ses articles : moraliste toujours. Assez XVIIIe, assez Vauvenargues. Pour Rimbaud, Baudelaire fut un voyant ; mais quel écrivain Baudelaire appellait-il, lui, « un voyant » ? Joseph de Maistre ! Sentiment de la mort. Sentant que la vie, c’est du sérieux. Janséniste. Aimant Pascal. Dégoûté par les coquins qui prenne la vie pour un terrain de rapport ou de sport. Vomissant devant ce qu’il ne juge pas assez bien. Mézalor comment fait-il ? Avions-nous pas dit que le triangle imposait que l’auteur privilégiât A, B ou C ? Oui, mais je n’avais pas parlé de la dimension du triangle, que je supposais implicitement assez grande, comme une moitié de terrain de foot (divisé par la diagonale) voire, dans les cas énormes, comme Hugo, pouvant avoir un A à Atlanta, un B à Bombay et un C au Cap Horn. Là il est clair qu’à moins d’ubiquité clinique, à soumettre sans délai au docteur G, pas moyen d’être aux trois endroits à la fois. Mais ici, chez Baudelaire, dans cette petite folie au loin, au Kamtchatka, comme disait l’oncle Beuve, le triangle est petit, tout petit, tracé sur une feuille de cahier d’écolier. Imaginons maintenant le tétraèdre tronqué admettant, à un bout, le tout grand triangle hugolien T, et au sommet d’en face le tout petit triangle baudelairien t, presque une pointe ; on voit tout de suite que le lecteur qui n’aurait pas déjà pris son parti, opté pour A ou B ou C, par exemple un très jeune lecteur qui ne comprend pas encore bien ce qu’est A ou B ou C, sera infiniment plus vulnérable par t que par T. Le t il peut se l’entrer dans la tête, le faire jouer dedans, les yeux fermés, sans équipage particulier. Hugo, si tu veux l’explorer, tu dois t’équiper. Hugo, Paris-Dakar à côté, c’est Lens-Longjumeau. Baudelaire, tu restes à la maison. Poète de l’intimité. À la maison, on ne va pas monter sur la table, se mettre à crier avec des majuscules : le Vrai ! le Beau ! le Bien ! Ici il est clair qu’A, B, C, c’est la même chose – à la maison on ne va pas se mettre à chinoiser. Où veux-tu loger de grosses machines comme ça dans une maison moderne ? Franchement ? Baudelaire : poète de la modernité. – Seulement (il y a un seulement (en littérature il y a toujours un seulement – sinon ce n’est plus de la littérature)), cette astuce d’architecte, ce coup de génie si tu veux, de mathématicien analyste, cette infinitésimalité du triangle baudelairien – en plus très bien adapté aux mœurs modernes, suradapté même – cela n’empêche pas qu’à l’échelle humaine universelle, A, B, C continuent d’exister. À bonne distance. Pas confondables du tout comme chez Baudelaire. Baudelaire est très intelligent, mais il ne résout pas d’autre problème que le sien. Baudelaire est une machine à explorer la tête de Baudelaire. Il le savait si bien, Baudelaire, qu’il était un maître à la manque, que les jeunes gens qui se sont mis à faire mine de lui emboîter le pas, ça le terrifiait, Baudelaire ! ça lui changeait toute sa mise en scène de Baudelaire dans sa tête, à Baudelaire. Un peu comme Théo fleuri par Baudelaire, mais en pire. Baudelaire poète lauréat ! prince des poètes ! pris pour Victor Hugo ! sacré « Vrai Dieu » par le jeune Arthur ! Tué ça l’aurait, Baudelaire. D’ailleurs il en eut une telle frousse anticipative, qu’il en EST mort. On a beau être maladif au point de se fleurifuger le mal à longueur de sonnets pendant tout un livre, on ne meurt pas à 46 ans (16945 jours pour être précis (j’aime la précision), douze heures de plus que Musset 16944, battu au poteau, Alfred ! – Je rappelle que le gagnant est celui qui tient le plus longtemps ; la longévité n’est pas un record de vitesse.), on ne meurt pas à 46 ans (dis-je) sans avoir pour cela d’excellentes raisons littéraires. Un homme de lettres consciencieux – et Baudelaire l’était – ne meurt jamais que pour un excellente raison littéraire. On vous parle de syphilis, de scarlatine, de typhus : c’est une plaisanterie. Cela montre qu’on ignore la littérature, qu’on la méprise, qu’on la traite en bonne du curé. La littérature est le monde en soi (THE World), celui dont la compréhension autorise, permet, certifie, atteste toutes les autres, dispense de s’y attarder. Et par suite la science de la poésie est la science. La NécroDiaNumérologie (NDM) n’en est qu’une branche que je viens de créer, branche très particulière, d’ailleurs captivante, car elle permet d’identifier à coup sûr le secret idéal du moi du dernier défunt, eût-il tapé à coups redoublés sur celui qui l’incarna, comme c’est le cas pour Baudelaire/Musset, le fait qu’il ait eu à cœur (dans l’état où il était), de le battre d’une courte tête confirmant largement le diagnostic d’agressivité conclue. Autre exemple instructif : Raymond Roussel (DCD à 20628 jours) ; son idéal d’ado : Victor Hugo ; son idéal affiché : Jules Verne ; mais son idéal secret, qui ? Mallarmé (20629 jours), avec un léger geste de retrait, d’inclinaison devant la porte : « Passez, Maître. » Ici l’on peut, du reste, penser que Roussel tricha (il est mort d’une surdose calculée) en programmant son décès à Mallarmé-Moins-Un (ayant bien sûr calculé – ce type de précision est dans son style pointilleux – le nombre 20629 que, moi, je me contente de cueillir à la sortie d’un petit programme ad hoc qui donne illico l’âge de mort en jours de n’importe quel écrivain passé, présent ou futur. – Et si vous tapez votre nom ? – Si je tape mon nom, il répond Overflow, ce qui me rassure, sinon sur mon avenir, au moins sur la politesse du programmeur). – Où en étais-je? – À Baudelaire. – À ses suivants. Au vrai peu inventifs. Du Baudelaire en plus raffiné. Raffiné, Baudelaire a beau l’être, à côté de Mallarmé il fait beauf, un peu. À côté de Verlaine aussi, Verlaine musicien, Baudelaire, fait fanfare municipale. Humilié, Baudelaire. Tués il les aurait, ces petits crevés-là. – Passons. – Enfin Isidore Ducasse vint, et tout, virtuellement, fut changé dans l’ordre des lettres. Je dis virtuellement car, au petit comprenoir ménager des Français, il faut deux ou trois siècles pour saisir le message d’un homme de génie (lisez le poète-etséterra-ménager Roubaud si vous en doutez (j’ai dit Roubaud, pas Rimbaud)). Difficulté accrue si c’est un homme à l’allure étrangère. Si peu Français, en vérité, Isidoro, qu’Arthur, étonné, n’eût rien trouvé chez lui à exécrer. Vous connaissez l’épigraphe des Poésies :

Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l’orgueil par la modestie.

Ces simples lignes sont une poésie inouïe. Nous sommes loin des faux-fuyants sadiens. Enfin un auteur qui sait ce qu’écrire veut dire ; qui connaît le pouvoir assertif assertorique et qui s’en sert. – La mélancolie gêne? Je la remplace. – Par quoi ? – Par le courage. Le désespoir gêne? Je le remplace. – Par quoi ? – Par l’espoir. – Mais cela ne se peut pas, M. Ducasse, voyons ; on ne remplace pas ses sentiments aussi facilement. – Si, justement. – On y tient, aux sentiments ! – On se trompe ; il faut être plus intellectuel ; je me figure Elohim plutôt froid que sentimental. – Mais la Vérité, M. Ducasse ? la Vérité ? – La vérité, Monsieur, ou plutôt Madame, c’est que vous préférez vous coucher sous l’édredon des faits bruts, qui, en soi, ne sont que mesures, et laisser inerte votre faculté de les inscrire dans une interprétation dynamique. Vous vous contentez de l’interprétation la plus répandue, parce que cela vous épargne d’entrer en conflit avec vos voisins. Vérité, morale sont, je le constate amèrement, fort indifférentes au lecteur femelle, à qui suffit de trouver volupté à lire ce qu’il lit, et qui en trouve d’autant plus s’il songe que l’auteur qui la lui procure est un criminel de premier ordre. Si Adolphe Hitler eût été aussi bon écrivain qu’il s’avéra bon criminel, ses crimes seraient pour sa littérature, encore aujourd’hui, une rampe de lancement hors pair. Je ne plaisante pas : ouvrez un auteur criminel. Si vous tombez sur trois phrases bien faites, dont la troisième soit drôle de surcroît, ne vous sentez-vous pas enclin à tout lui passer ? Or les auteurs immoraux sont les premiers à savoir qu’on ne prend pas des *mouches avec du vinaigre. – Mais un criminel de premier ordre peut-il être un écrivain de premier ordre? – Et pourquoi pas ? – J’en vois bien peu ; je n’en vois pas. – J’admets qu’il est rare que le vainqueur de Wimbledom soit aussi celui du Tour de France. Le crime exclusif, la haute littérature sont des spécialités qui veulent qu’on s’y consacre. Celui qui, se sentant également attiré par le crime et par les lettres, a opté pour les lettres, s’attachera à ce que chacun de ses livres soit un crime, sans doute moins brillant que ceux qu’il aurait commis par des moyens plus ordinaires, mais effectif ; si ces crimes, appelés romans, sont beaux, il n’aura que des approbateurs. Toute la critique l’encensera, parce qu’il n’y a plus un critique capable de prononcer un jugement moral, indépendant du jugement esthétique. Je ne connais pas une femme qui, se rappelant que Petiot la fit jouir comme une folle la nuit passée, et que le salaud promet de recommencer la nuit prochaine, soit capable de dire, à haute et intelligible voix : Petiot est un criminel. Je ne connais pas un critique capable d’identifier, en littérature, un crime qui ne le touche pas, lui ou quelqu’un de sa famille. Bien mieux : la notion de crime littéraire paraît aujourd’hui inintelligible. C’est ainsi que des gens habiles, et qui ne se vantent pas, parviennent à passer pour d’excellents auteurs, qu’ils sont, sans que nul s’avise d’ajouter qu’ils sont aussi des criminels fort passables. Cela démontre une chose : c’est qu’on tend spontanément à tenir pour acquise une relation d’implication mutuelle sinon entre le vrai, le beau, le bien, du moins entre le beau et le bien, alors que, tout au contraire, cette relation, très problématique, veut qu’on l’étudie de près, pour dégager si elle est possible, et quand, et comment. Notant a, b, c, d, e, f les six arêtes du graphe:

Morale

on voit que la négation des implications correspondantes produit les six énoncés suivants :

a) Toute bonté n’est pas véridique.
b) Toute vérité n’est pas bonne à dire.
c) Toute beauté n’est pas bonne à montrer.
d) Toute bonté n’est pas belle à faire.
e) Toute beauté n’est pas véritable.
f) Toute vérité n’est pas belle à montrer.

Autrement dit :

a) Quelques bontés sont mensongères.
b) Quelques vérités doivent être tues.
c) Quelques beautés sont à cacher.
d) Quelques bontés sont laides.
e ) Quelques beautés sont mensongères.
f) Quelques vérités sont laides.

Pratiquement :

a) Il y a de bonnes actions qui veulent qu’on mente.
b) Il y a des vérités qu’on doit garder pour soi.
c) Il y a des beautés dont l’exhibition est moralement désastreuse.
d) Il y a de bonnes actions qu’il ne faut pas faire au grand jour.
e ) Il y a des beautés factices.
f) Il y a des vérités pénibles.

Ce sont là six *principes inégalement reçus. (e) et (f) semblent triviaux : cela marque que les rapports du vrai et du beau sont assez assurés de la distance qui les sépare. (a) et (b) sont couramment reçus, mais non si triviaux qu’un rappel proverbial ne doive s’en faire incidemment ; (b) est énoncé en (II : 75) sous la forme restreinte « Toutes les lois ne sont pas bonnes à dire », loi s’entendant d’une vérité générale : l’énoncé est en effet moins évident quant aux vérités générales que quant aux particulières, qui motivent presque toujours le rappel du proverbe (cependant l’assertion quant aux lois est tout aussi indiscutable puisqu’elle suit immédiatement de l’affirmation d’indépendance de deux des trois instances). Enfin, si (d) est assez couramment reçu en raison de son évidence pratique (c’est l’objet de la pensée de Pascal « Les actions cachées sont les plus estimables, etc. » corrigée par (II : 22)), il n’en va plus du tout ainsi de (c), qui est l’exemple du premier principe toujours rediscuté. Les artistes, les littérateurs, longtemps bridés du dehors, ont à honneur de ne connaître que leur bon plaisir, d’exhiber toutes les beautés qu’ils peuvent. N’importe s’ils ne les nomment plus beautés, mais « produits » ou autrement. Importe d’assurer qu’il n’y a pas l’art seul ; ni la logique seule ; ni la morale seule ; il y a les angles qu’ils forment. Il s’agit de régler les angles entre cette morale la plus compréhensive, métamorphosée par la logique la plus précise, exprimée par la poésie la plus riante. L’écrivain *sérieux vise le triangle où ces trois angles approchent le plus possible de l’égalité. Triangle le plus équilibré, le plus équilatéral, le plus vaste.

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