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L’affirmation de la préoccupation morale est présente dès l’ouverture du Chant II :

Et la morale, qui passait en cet endroit, ne présageant pas qu’elle avait, dans ces pages incandescentes, un défenseur énergique…

Elle n’y revêt aucunement le caractère systématiquement ironique et provocateur qu’elle affecte par exemple chez *Sade – encore que Sade, moraliste à l’envers, ait au moins en commun avec lui ce trait dynamique insistant, la performativité. Chez Ducasse, l’*ironie qu’on peut supposer (mais cette supposition n’apporte rien) présider aux traitement des formes n’affecte jamais le sérieux du contenu. Cela vaut d’être souligné, car, sous prétexte qu’un auteur emploie pour la formation de ses phrases des procédés qui semblent en contradiction avec la sincérité de l’inspiration, trop d’esprits légers, encore aujourd’hui, se figurent que ce n’est là qu’un jeu, une plaisanterie dont ils s’honorent de n’être pas dupes, quand par ailleurs ils acceptent fort bien d’être dupes de gens qui, sans recourir à des artifices littéraires particuliers, disent ou écrivent ce qu’ils pensent et/ou ce qu’ils ne pensent pas. Ni la sincérité n’est garante de sérieux ni l’artifice indice de mystification. Cependant, comme tout novateur privilégie le domaine où il innove, et que Ducasse ne prétend nullement innover en morale, mais bien en poésie, juste au différentiel qui l’articule à la morale, on peut tenir (mais encore une fois ce type de *pari – brûle-t-il? ne brûle-t-il pas? – n’enrichit pas la lecture) qu’en 1869 le problème moral n’occupe encore que le second plan de sa réflexion. À l’heure où il compose Poésies I, il a en tête le cas où il s’est récemment trouvé, du fait de Lacroix, d’avoir à  » corriger « , au nom de restrictions morales, les pièces  » trop puissantes  » des Chants de Maldoror : ce travail, qu’il a d’abord envisagé avec répugnance, il l’a ensuite tenté non sans sérieux, ce qui l’a conduit à examiner selon quels principes généraux une telle correction peut, doit s’opérer, sans pour autant virer à la simple palinodie dont (II : 62) donne un exemple qui, comme l’auteur le marque acerbement en coda,  » se passe de commentaires  » : il faut admettre que les Chants sont, sous ce rapport, un texte incorrigible. Les moralistes, rouverts à cette occasion, offrent en revanche bon nombre de textes qui supportent (voire appellent à grands cris) la correction ; et les poètes donc ! Cette circonstance a pu porter Ducasse à intégrer son souci de *guérir le lecteur (malade du *mal du siècle) et sa pratique littéraire du couper/coller, correction textuelle et correction morale procédant dès lors du même pas, pourvu qu’assez vite le lecteur y aille de sa propre plume, car il y a du travail ! et s’il n’est entrepris *par tous, on risque de n’en jamais voir la fin. Entre Poésies I (avril 1870) et Poésies II (juin 1870) il y a un gouffre qu’on a peu remarqué : le ton du premier fascicule sermonne les poètes sur un ton qui emprunte le masque, inconnu en France, d’Hermosilla, tandis que le second enseigne par la pratique ce que peuvent devenir, si l’on y prête attention, des textes classiques  » corrigés  » en mode isidorique. De la correction du père fouettard on passe à la correction du plagiaire-pédagogue, c’est-à-dire à la réforme de l’esprit humain par le biais de celle des énoncés fragiles. Ducasse rencontre à cette occasion le cas d’énoncés opposés sans qu’aucun soit a priori à rejeter : cas qui ouvre à la considération du degré d’une proposition (cf. solutions multiples d’une équation ® Multiplicité interprétationnelle). Mais, comment, en pratique, choisir ce qu’on signe, faire le choix du sens maximal, signifier celui qui peut s’imposer ? Il ne peut plus être de nature formelle. Il sera donc de nature pragmatique,  » morale  » : on ne peut décider qu’en fonction de ce que l’on veut ; ce choix marque la limite extérieure de la littérature, dont la gratuité ne saurait être infinie. Il rend les énoncés non retenus à la fantaisie : ils redeviennent incompréhensibles en fait (dans la mesure où la liberté du moraliste égale celle du littérateur, ils restent pourtant tous compréhensibles en droit). « Contredire » une proposition peut en effet, généralement, se faire de plusieurs façons : en fait d’autant de façons qu’il existe de combinaisons sensées des substitutions envisageables des différents syntagmes qu’on peut y isoler (ce nombre est donc une fonction combinatoire du degré). La morale comme fondatrice du sens, lieu d’échappée nécessaire de  » l’enfer des combinaisons « , est un considérant proprement ducassien, par quoi Isidore Ducasse dépasse le stade infantile du pur formalisme où se tiendra un Raymond Roussel aussi bien, qu’après lui, les ouvriers de l’*OuLiPo. Mais si Ducasse marque la nécessité du choix moral, il laisse dans beaucoup de ses énoncés assez d’ambiguïté pour indiquer au lecteur que, dans ce choix optimal, c’est lui lecteur qui occupe le poste décisionnel ultime, lui à qui revient, en dernier ressort, de trancher, s’il l’estime utile, parmi les quelques choix qui subsistent après l’élagage massif issu de l’application des premiers *principes.

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