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Le titre du périodique, d’obédience maçonnique, dirigé par L.-A. Martin, évoquait en 1870 un thème d’intérêt assez commun pour que Pierre Larousse centre sur lui l’article morale de son Grand Dictionnaire du XIXe siècle. Ce résumé est précieux pour quiconque a perdu de vue une problématique qu’a évidemment bien nette à l’esprit l’auteur des Poésies II. En voici le début.

MORALE. – On a fait grand bruit, dans ces derniers temps, de ce qu’on a appelé la morale indépendante. La morale indépendante avait été fondée par Kant ; Proudhon la lui a empruntée, et les courageux publicistes qui avaient cru pouvoir avec elle faire vivre un journal l’avaient empruntée à Proudhon. Toutefois, cette morale fondée, comme celle de Kant, en dehors de tout dogme, en dehors même de l’idée de Dieu, ne s’écarte qu’en quelques points peu importants de la théorie kantienne. Comme Kant, les proudhoniens basent la morale sur le respect de la dignité humaine ; comme Auguste Comte, dont ils repoussent cependant la parenté et dont ils condamnent nettement l’altruisme (principe de la sympathie), ils écartent de leur discussion et de toute discussion humaine les idées, inabordables pour eux comme pour lui, de cause première et de finalité, n’invoquant, pour établir la morale, que la seule expérience. Kant, on le sait, poussé par la nécessité de trouver une sanction, ne l’a trouvée qu’en Dieu, dont il a cru devoir postuler l’existence. Malheureusement, l’existence de Dieu ne suffit pas au but qu’il se propose; il lui faut la permanence de la personnalité humaine, c’est-à-dire l’immortalité de l’âme déguisée sous d’autres termes, selon l’usage adopté par l’illustre philosophe ; il lui faut les récompenses et les peines de l’autre vie… On va loin dans cette voie, et nous croyons que cette fois Kant a eu tort contre Proudhon.

Indépendante de quoi ? De la religion courante. Mais, bien moins indépendante qu’elle ne le croit, dit Larousse. Ducasse s’oppose fermement au parti, jugé par lui illusoire, d’en finir avec les principes. La morale en possède nécessairement comme la géométrie a ses axiomes : bien loin de noyer le poisson du dogme dans la mer trouble de l’absence de style, il s’agit de dégager clairement les axiomes incontournés, les principes. Qu’un principe religieux déplaise est une mauvaise raison de le rejeter a priori ; on peut l’admettre « par provision », quitte à trouver mieux plus tard, si l’on peut (I : 42). Si le style des Poésies est si catégorique, c’est qu’aux yeux de Ducasse 1° le bon style est mathématique (beauté du dire, vérité du fait s’y concilient – cf. Goethe) ; 2° il existe une morale naturelle qui permet de tenir le juste pour une modalité du vrai et réciproquement (l’hypocrisie des politiques personnelles est rejetée) ; 3° l’éthique et l’esthétique sont invitées à fusionner en principe, le beau ne différant du juste que pour ceux qui croient pouvoir faire l’économie de la vision poétique (ici Ducasse rejoint Hugo, celui de William Shakespeare). Finalement Ducasse diverge des « moralistes indépendants » sur (1) et sur (3), les rejoint sur (2). Leur premier grand tort est de ne pas accorder d’emblée à la poésie, art de dire bellement, la place qui lui revient dans le trépied raisonnable des instances. Le second est de ne pas voir nettement qu’une bonne action, une bonne politique, une bonne vie, sont d’abord une belle action, une belle politique, une belle vie : s’ils usaient du jugement esthétique comme hachoir du juste, ils gagneraient du temps. Ce qui nous semble laid, l’est. Nos sens ne nous trompent pas. Nous avons raison de nous fier à nos impressions.

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