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On voit bien à travers Poésies I en quoi Isidore Ducasse s’oppose aux travers illustrés par la génération d’*Hugo. Mais, quelle est sa position vis-à-vis de la génération intermédiaire – celle de *Baudelaire – première qui dut marquer sa singularité en face de l’échafaud romantique?

« Vous êtes, vous aussi, de ceux qui cherchent de la poésie partout ; et comme, avant vous, d’autres l’avaient cherchée dans des régions tout ouvertes et toutes différentes ; comme on vous avait laissé peu d’espace ; comme les champs terrestres et célestes étaient à peu près tous moissonnés et que, depuis trente ans et plus, les lyriques, sous toutes les formes, sont à l’œuvre, – vous vous êtes dit, j’imagine : Eh bien, j’en trouverai encore de la poésie, et j’en trouverai là où nul ne s’était avisé de la cueillir et de l’exprimer. Et vous avez pris l’enfer, vous vous êtes fait diable. Vous avez voulu arracher leurs secrets aux démons de la nuit. »

(Cette belle apostrophe n’est pas d’un lundiste de rencontre qui eût répondu à l’envoi d’un exemplaire des Chants par Isidore Ducasse en 1869 ; elle est de Charles-Augustin *Sainte-Beuve himself, remerciant Baudelaire, dans une lettre privée, souvent évoquée, mais rarement citée au long, de l’envoi des Fleurs du Mal ; vous avez noté, n’est-ce pas, l’euphonie des mots beuviens la poésie partout avec la formule ducassienne la poésie par tous ; ce geste anticipatif d’une ouverture globale et saturante est affine à l’un des frissons circulant ces décennies-là, et chaque être raisonnable et sensible y pouvait vibrer) ; Sainte-Beuve poursuit :

« En faisant cela avec subtilité, avec raffinement, avec un talent curieux et un abandon quasi précieux d’expression, en perlant le détail, en pétrarquisant sur l’horrible, vous avez l’air de vous être joué; vous avez pourtant souffert, vous vous êtes rongé à promener vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant. Cette tristesse particulière qui ressort de vos pages et où je reconnais le dernier symptôme d’une génération malade dont les aînés nous sont très connus est aussi ce qui vous sera compté… »

Ducasse ne confie ni ses cauchemars ni ses tortures : lui prêter ceux de Maldoror est osé ; je ne le fais pas. Tout de même, encore en passant (c’est presque toujours en passant, comme une prise imprévue aux échecs, que se disent les choses un peu vives), en passant donc Ducasse note (première lettre à Malassis) dans un mouvement de phrase qui se retourne pour finir :

Et cependant il y a déjà une immense douleur à chaque page. Est-ce le mal, cela?

et comme il n’aime pas, l’honnête homme, laisser une question ouverte, non plus qu’une porte ou un i dans l’attente de son point têtu, il conclut lui-même : Non, certes. Il n’est pas de ces calculateurs sur l’allant-de-soi qui profitent de l’habitude des sous-entendus pour assener au lecteur, subrepticement, le coup de matraque feutré d’une évidence supposée, mais fausse. Au reste il marque bien, en première personne, explicitement, sa volonté de faire du nouveau dans le sens de cette littérature sublime – étant clair que, s’il ne s’agit pas de refaire ce qui a été fait, il ne s’agit pas, non plus, de rompre le lien avec les générations antérieures : celles des grands-pères Hugo, Mickiewicz, Byron, etc… Mais quid justement de la génération immédiatement antérieure, celle de ces grands célibataires en mode non océanique : Nerval, Musset, Baudelaire, Flaubert, Goncourt, et tant d’autres ? Pas plus qu’il n’emploie le mot romantisme Ducasse n’écrit le mot modernisme. L’école moderniste, dont Baudelaire eût été chef, n’a pas à l’instar d’Hugo avec la Préface de Cromwell en 1831 ou son William Shakespeare en 1864, affiché un programmatique Manifeste du Modernisme. Baudelaire sait certes ce qu’il ne veut pas. Il sait moins exactement ce qu’il veut. Il y a de cela un signe, c’est que les noms de ce que l’on n’appellera plus que par abus de langage des écoles commencent à leur être infligés de l’extérieur en façon de sarcasme, que d’aucuns ramassent pour en faire blason et que d’autres (tel Verlaine certain jour de 1894) repoussent du pied du dédain qui raille. Ni ceux du Parnasse ne se sont dit parnassiens, ni les symbolistes prétendus, symbolistes (symbolards dira Verlaine le même jour). Baudelaire, quelle que fût sa référence à Gautier, sa révérence envers ses Camées, ses émaux et sa filiale affection envers cet impassible-qui-fait-semblant, n’aurait pas pu se dire parnassien ; carnassier plutôt. Sa vibratilité lui interdit de prendre place entre ces statues dont il vante l’impassibilité à proportion de son incapacité à l’affecter. On a parlé du réalisme, une école de romanciers (Champfleury, Duranty bientôt éclipsés par Flaubert). On parle du Parnasse, on parlera du symbolisme pour y annexer Verlaine et Mallarmé qui ne voudront pas. Les poètes pour qui la littérature n’est pas seulement une guerre à gagner hic et nunc ont assez d’intelligence pour ne pas attacher leur nom à un fanion. L’astuce finale, énorme (vraiment géniale, d’une génialité de concours Lépine) aura consisté, de la part de Baudelaire, dans l’invention du ruban attrape-mouches à deux faces gluantes, très exactement nommé modernité modernité par Henri Meschonnic. Il consiste, je l’ai dit, mais des précisions techniques s’imposent, à employer (sans passer par l’isme) ce mot, modernité qui désigne à la fois, par une face, le mode de vision indécis que Baudelaire, chantre de la modernité, promeut (mode daté, bientôt marqué d’histoire comme tout autre) et, par l’autre face, mobilise, engage, détourne, rapte l’acception courante et étymologique qui englobe, tout uniment, ce qui est moderne : le confort moderne, la technique moderne, bientôt l’électricité, l’aéronautique, l’informatique, la carte à puce, le maïs transgénique, la brebis Dolly, que sais-je : bref tout le train-train qui marche. Baudelaire, prompt sauteur dans l’avant-dernier wagon de ce train, train qui ne va pas encore bien vite en 1863, a, certes non sans malice calculée (faisons confiance à ce fleuriste malin), initié ainsi une confusion durable entre la pointe idéale de sa quête étroite et la pointe mouvante d’une recherche bien plus large, bien plus sérieuse, bien plus unanime, car elle unanimise les énergies comme pas une, et qui se renouvelle tous les jours : rien de moins qu’entre la poésie moderne, l’art moderne, d’une part ; et la technique moderne, de l’autre. Ce magnifique attrape-nigauds, cette confusion délibérée des idées, est, bien entendu, tout le monde l’a compris – tout le monde l’a-t-il *bien compris, mes enfants ? –, la chose pointée par Lautréamont comme étant ce piège toujours retendu par l’animal pris, qui peut fonctionner même caché sous la paille, et prendre, seul, les rongeurs indéfiniment. Cela marche encore ? Il paraît. La modernité tue toujours, au moins elle handicape à vie. Et nous avons de ces cuistres étranglés pour qui la vie se passe encore à bégayer modernité modernité comme dans la strophe de Falmer un langage se défait sous l’emprise du cauchemar récurrent (relisez cette admirable observation clinique à la fin du Chant V). De ce vol subreptice bien qu’au grand jour, à la manière de cette lettre détournée de Poe justement traduite par Baudelaire en 1854, il y avait peu de risque que les techniciens s’alarmassent : ils lisent peu la poésie, surtout la moderne. Pas si fous. Et les artistes, les poètes étaient flattés de participer, ne fût-ce que d’une connotation fugitive, petit bécot reçu au vol, à l’épopée moderne : celle qui, après avoir couvert la terre de chemins de fer, de fils, de lignes pupinisées, d’entreprises prospères ou valétudinaires et de plastique non biodégradable, entonne, Explorer et Voyager en tête, l’exploration de la galaxie, enfin, soyons plus modeste, et contentons nous, pour ce soir, de trois petits satellites de Jupiter qui viennent d’éclore. L’idéologie de la modernité deviendrait bien vite si encombrante, si malodorante (suggère Lautréamont), si pesante aussi (se rappeler les lits pleins d’odeurs profondes et les divans légers comme des tombeaux – ça vaut bien, en kilogrammes, les blagues belges que Baudelaire aimait collecter au cabaret Chez Bouvard en encaissant sans sourciller les déconnades marinées de Kersauson), le mot a fini par sonner si mal, qu’il a fallu passer à la poste aux timbrés pour acheter le mot post-moderne en vue de tâcher d’en finir, une fois pour toutes les autres, avec une chienne qui, décidément, s’était laissée niquer par trop de bâtards à puces. Terminons. – Quand Ducasse parle des poètes modernes, il n’entend pas autre chose que les poètes de ce siècle, le XIXe, et il ne marque nulle part qu’il ait perçu le soupçon d’un iota d’écart entre, par exemple, Baudelaire et Hugo. Du reste, en 1870, Baudelaire est mort et Hugo plus vivant que jamais. Quant à l’école Baudelaire, ce Verlaine, ce Mallarmé, au soupçon de qui le poète des Fleurs du mal prend, le temps d’une épistole à Manet, la figure zen du maître donneur de coups de pieds (« Ces jeunes gens m’effraient… je n’aime rien tant qu’être seul… »), Ducasse les ignore ; ils l’ignoreront toujours, eux aussi. Bon service mutuel à se rendre entre gens qui n’ont rien à se dire. Il ne s’agit plus (s’il s’est jamais agi) pour Ducasse de faire des *vers : ce qu’il nomme la poésie emporte à ses yeux un projet bien plus vaste et plus unitaire, une volonté d’éthique et de science qui n’est pas de nature à se laisser réduire aux items d’un programme ou à l’isme d’aucune étiquette. Encore moins, certes, à l’illustre mais crispant attrape-mouches qui englue à perpette le style des nigauds encollés.

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