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Dès (I, 2), strophe du mélange des caractères, Maldoror, qui fut « bon pendant ses premières années, où il vécut heureux », s’aperçoit qu’il est « né méchant ». Un trouble sémantique entoure la relation de cette découverte. La vacillation atteint non seulement l’énoncé de l’aveu, mais, en deçà, la conception de la volonté. Quelle est ici la structure de la volonté? Une ou divisée? Bonne, mauvaise, mixte, alternative? Altérée par un mal physique, étranger à sa nature? Ou bien investie, possédée, phagocytée par une volonté adverse, issue d’un autre sujet (le sujet du mal, souvent noté diable ou Satan, ou comme l’écrira Freud le « sujet de l’inconscient »)? La discussion entre la conception du mal/maladie et celle du Mal métaphysique s’ouvre ici. Sa méchanceté, Maldoror la constate, premier surpris. Cette connaissance intellectuelle acquise sur son propre caractère – consignée dans sa relation – ne suppose ni ne détermine de mutation du dit caractère. Ayant constaté sa méchanceté, nous ne voyons pas qu’un être purement mauvais succède, métamorphose anormale, à un être purement bon, Mr Hyde envahissant le Dr Jekyll. Dans ce caractère, moins étrange qu’il ne semble, le bien et le mal subsistent alliés – non par une alliance conclue, mais par un alliage *impossible à éluder. L’ambiguïté durera, d’où s’entretient le malaise : ni en forme ni en caractère, la figure de Maldoror ne se fixera (sous ce rapport ses métamorphoses mythologiques ne font que traduire son humaine ductilité). On arguera sans peine que c’est en tant qu’il ne se hâte pas d’opter sur la question de la volonté divisée que le texte est appelé à se développer : l’identité du je ne sera pas fixée avant le sixième chant, où Maldoror («s’étant aperçu» – bis – «qu’il commettait un cercle vicieux» et que son parti-pris d’éloignement des hommes le vouait à la diète) embrasse une carrière plus populaire, celle de séducteur-assassin. Il ne se confond pas pour autant avec un prosaïque Rocambole : il ne cherche ni l’argent ni le pouvoir, mais le mal lui-même, dans sa gratuité maximale, celui qui touche les fameuses victimes innocentes affectionnées de la presse populaire. Maldoror, lui, ne croit pas à l’innocence ; l’irrite la candeur qui se berce de ce mythe lactescent. En même temps, par un reste d’initialité puérile, il a la nostalgie de ses premières années où il vécut heureux. Il est ainsi partagé entre la sympathie (très vaguement teintée de sexualité : Maldoror n’est pas sensuel) que lui inspirent ses jeunes victimes et la nécessité pédagogique de les instruire de ce qu’ils ne sauraient ignorer toujours – ce dont lui, sans initiation particulière à ce qu’il dit, s’aperçut (tout simplement), comme, un autre jour, il s’apercevra qu’il n’a qu’un œil au milieu du front. Ce n’est pas en vain que Maldoror esquive toute confidence quant aux circonstances où il «s’aperçut», non pas banalement qu’il était affecté de penchants mauvais, mais «qu’il était né méchant». « Fatalité extraordinaire! », ajoute-t-il. L’extraordinaire est ici moins cette méchanceté native, que la lucidité qui la lui fait enregistrer d’emblée comme telle. Cette théorie élémentaire du mal natif, puis muni d’un sujet volontaire, est antique, sinon primitive ; si elle est extraordinaire, c’est littérairement, par la date où elle s’atteste : Malassis en est frappé, qui commence son article sur les Chants en citant Candide : « Il n’y a plus de manichéens, dit Candide. – Il y a moi, dit Martin. » Au contraire, filmée à ras de psyché, l’expérience que relate Maldoror, loin d’être exceptionnelle, s’avère celle de tout être humain réfléchi : dans un premier temps il s’est cru bon ; dans un second, il fut amené à réfléchir qu’il l’était moins qu’il n’avait cru – voire qu’entre lui et une franche crapule, l’écart n’était que de l’indulgence du regard dirigé vers sa propre image, à la sévérité du regard porté sur celle d’autrui ; enfin, la fatigue aidant, il admet la coexistence pratique de ces deux phases. Coexistence non moins impressionnante, du point de vue du physicien, que celle des caractères ondulatoire et corpusculaire chez le quanton. Quelques uns au moins préféreront concentrer leur attention sur celle-ci, car en dépit des difficultés de son traitement, l’exotisme de cet être quasi mathématique en fait une question froide, moins tarabustante que celle de notre ambiguïté morale.

 

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