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La mission de la poésie est difficile (II : 35). Rien, en effet, n’est plus délicat à mettre en œuvre qu’une conception de l’articulation du langage et du réel qui rende également justice aux modalités respectives de nos prises sur ces deux variétés non homéomorphes. Accordant trop au langage, nous risquons l’hébéphrénie. Accordant trop au réel, nous glissons au pessimisme vulgaire style Goncourt. Accordant trop peu au langage et négligeant nos pouvoirs, nous sombrons vite dans le réalisme sommaire. Accordant trop peu au réel, supposant malléable ce qui ne l’est pas, nous pataugeons dans l’optimisme béat du tout est possible. Accordant trop peu au langage et trop au réel, nous encourons les effrois pré-catatoniques du penseur *Pascal. Accordant trop au langage et trop peu au réel, nous nous absorbons dans la systématique du signe, qui va de *Gautier à Roussel, à l’*Oulipo. Accordant à la fois trop au réel et trop au langage, nous aboutissons à la gnose swedenborgo-mallarméenne qui fait simultanément du réel une métaphore du langage et du langage un réel en soi, gouvernail unitaire de la prose et du monde, miraculeusement concourants dans la figure hypothétique du Livre. Enfin, si nous accordons, à la fois, trop peu au réel et trop peu au langage, nous devenons sceptiques. Ce qu’on a appelé, d’un nom trop unitaire, l’école *romantique (mot qu’Isidore Ducasse évite avec soin) participe alternativement de plusieurs de ces errances. Le *mal du siècle est un mal épistémologique facile à comprendre, si l’on considère la difficulté de penser un renversement de perspectives où l’on est impliqué : nous commençons à peine aujourd’hui à en mesurer les aboutissants. Du réel, du langage, et de la forme labile et modulable de leur frontière, que savons-nous au juste ? Nous pouvons bien enregistrer, rétrospectivement, les différentes ornières où nous jette une conception défectueuse de cette distribution ; mais, sans la succession d’essais et d’erreurs que je viens d’évoquer, nous serions en peine de procurer, sur ce grand sujet, aux peuples un discours positif.

 

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