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Londres 1608-1674.

Seconde hyène de première espèce (II : 13), *Dante étant la première. Il fit des études (en particulier au Christus College de Cambridge) qui l’armèrent d’une culture encyclopédique. Au décès de sa mère (1637), il partit en France et en Italie où il lut Dante et *Pétrarque, fit des vers italiens, visita Galilée. Initialement voué aux ordres, marié à 35 ans et vite délaissé par sa première épouse, il prêcha la salubrité du divorce et nourrit toute sa vie contre la gent féminine un ressentiment solide. La révolution le ramena en Angleterre, où son tempérament de lutteur allait trouver carrière. Républicain, devenu porte-plume de Cromwell (« secrétaire latin du tribunal de la république »), il démontra la nécessité du régicide et rédigea maints pamphlets qui furent, de son vivant, tout ce que le public (latiniste) connut de lui. Le retour de la royauté (1660) l’ayant rendu au loisir et sa cécité (survenue en 1652) à la méditation, l’« *Homère anglais », comme il serait plus tard nommé, fidèle à la mémoire du Protecteur et vivant dès lors entièrement retiré, rédigea The Paradise Lost (1667), 12 chants, 10 467 vers endécasyllabiques blancs imposant la description sévère d’un univers de mort :

A univers of death, which God by curse
Created evil, for evil only good,
Where all life dies, death lives, and nature breeds,
Perverse, all monstrous, all prodigious things,
Abominable, inutterable, and worse
Than fables yet have feign’d or fear conceived,
Gorgons, and hydras, and chimeræs dire.

Lorsqu’il s’introduit en Eden pour corrompre l’*homme, Satan, le vrai héros de l’épopée miltonienne, emprunte la *forme d’un bel *ange *adolescent, aux manières fort propres à séduire *Maldoror : « il joue la modestie et semble orné d’une grâce convenable ; une petite couronne se pose sur ses cheveux bouclés, et ses pas pleins de décence vont comme réglés au mouvement de sa baguette d’argent ». Cette épopée, dont le succès fut immense, eut une douzaine de *traductions françaises avant celle de *Chateaubriand, lequel, jugeant la *poésie inséparable de sa forme, ne s’appliqua, écrit-il, qu’à en donner une version proche d’un mot-à-mot, voulant fournir au lecteur français d’une édition bilingue une page de gauche commode à comparer à l’original ; ni Furne, qui la publia en 1836, ni Garnier qui la réédita en 1876 ne satisfirent ce souci de doublage live : ils ne donnent que le texte de Chateaubriand. Sans illusion sur le peu d’amateurs que rencontrerait cette comparaison, celui-ci termine son avertissement à l’Essai sur la littérature anglaise d’un clin d’œil au futur prédateur :

Il peut arriver cependant que mon lecteur soit […] quelque jeune poëte de l’école romantique allant à la chasse des images, des idées, des expressions pour en faire sa proie, comme d’un butin enlevé à l’ennemi.

Que Ducasse ait bien lu le Paradis perdu, soit dans l’original, soit dans la traduction de Chateaubriand, soit dans les deux, et qu’il en ait tiré profit, cela semble assuré directement, tant du point de vue du style de la *grandeur (grandeur de Maldoror, nouveau *Satan) que du point de vue des charmes domestiques (cf. l’utilisation humoristique de l’emphase « commodorienne » relevée par *Taine dans les scènes entre *Adam et Ève). Milton est peut-être l’initiateur de ce genre mixte où les tableaux grandioses, terribles, écrasants, côtoient des saynètes domestiques d’une couleur qui nous paraît comique, mais qui ne l’était pas nécessairement dans l’*intention de l’auteur (mais, soyons prudents : il ne faut jamais sous-estimer la sournoiserie d’une bonne plume). Lautréamont devait exploiter au plus serré cette dynamique contrastive du grand et du petit, du terrible et du risible, entrelacer inextricablement les deux fils qu’*Hugo, dans la préface de Cromwell, conseille de tramer. En ce sens Les Chants de Maldoror, exagération réglée des poncifs de l’esthétique romantique, en sont aussi le plus exact accomplissement. Mais de Milton à Byron, à travers le roman noir, le principe en appartient au génie anglais. En deçà de la francité et de l’hispanité (pour ne pas dire la uruguayidad) d’Isidore Ducasse, il serait juste, ô chercheurs de poux, d’évoquer son anglitude, angle aigu, non moins digne d’étude.

 

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