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Si je considère l’humanité comme une femme, je ne développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mûr s’approche. Son esprit change dans le sens du mieux. (II : 32)

La comparaison de l’humanité avec un être en voie de maturation n’est pas le fait des seuls poètes. Kant, par exemple, l’utilise dans son essai Que sont les Lumières? où il affirme que l’Aufklärung est un processus qui dégage l’humanité de l’état de « minorité » pour assumer la responsabilité de la suite de son évolution. Oser savoir (audere sapere) est alors impératif. À ce moment-clé, dit Michel Foucault – qui attachait à ce petit texte un prix particulier –, se posent les trois questions auxquelles répondent les trois Critiques. Sans entrer dans ce débat, Isidore Ducasse suggère que filer la métaphore de la maturation est sans utilité pour le poète comme pour l’humanité : l’évolution étant chose admise, il importe seulement que chacun se persuade qu’elle est positive, que l’esprit change dans le sens du mieux. Ce qui compte ici n’est pas tant l’humanité – formule biologique évanescente – que l’esprit, dont sans récrire la phénoménologie il y a lieu d’affirmer (c’est tout le sens du mot esprit) qu’il déborde l’humanité en plus d’une direction : cela lui permet, en particulier, d’anticiper, de concevoir le mieux. Ce localisme de l’action, fondé sur un acte de foi rationnel en la bonté de l’esprit, est le même qui se lit en (II : 99) : « Je n’ai pas besoin de m’occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais faire ce que je fais. Je n’ai pas besoin de découvrir quelles choses je ferai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. » Contre Nietzsche, contre Foucault, contre tous les généalogistes de la pensée, des mœurs, s’atteste ici la capacité de celui qui parle, de celui qui fait, à entreprendre son travail sans étendre préalablement son enquête à tous les ingrédients culturels ou autres qui l’ont formé. Quiconque entreprend l’exploration des généalogies s’aventure dans un arbre aux ramifications infinies, où il y a danger que l’esprit ne se retrouve jamais. De temps en temps, un bruit mat retentit au sol : c’est un généalogiste chu de l’arbre, qui vient de se planter. Si le médecin ne se bornait à une étiologie sommaire, il ne soignerait jamais ; il se perdrait, comme l’autre, dans une analyse interminable. Certains disent que le patient trouve dans ce sur-place indéfini un plaisir curieux, grande raison de son enfouissement dans les sables de la reconstitution ardue. Craignons que la passion de l’histoire nous fixe dans une rétrovision sans fin. Le passé radieux a fait de brillantes promesses à l’avenir : il les tiendra. L’avenir a mission d’exaucer les promesses du passé, non le passé de débiliter les actions de l’avenir. Un dépôt bancaire fut fait par le premier au crédit du second. Il a mûri : bien placé, l’avoir fructifie. C’est la véritable maturation.

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