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L’amour du masque, ne l’oublions pas, est essentiellement un trait du vrai poète.

Vladimir Nabokov,

Pouchkine ou le vrai et le vraisemblable.

Si le philosophe, selon Descartes, s’avance masqué, c’est pour une autre raison que le poète. Dans le cas d’Isidore Ducasse, cependant, les deux masques ne sont discernables que si l’on décide d’en analyser la superposition. Le poète dramatique ou épique s’exprime, comme le romancier ou l’auteur de sketches, à travers des personnages plus ou moins pittoresques, ce qui a l’intérêt d’autoriser une variété de tons permettant beaucoup plus de libertés qu’un essayiste, même libertaire comme Céline, n’a coutume d’en utiliser, et fonde l’auteur à rétorquer, non sans suffisance, au contradicteur : « Mais, Monsieur, ce n’est pas moi, c’est mon personnage qui dit cela. ». Ainsi le discours résultant doit être entendu à plusieurs degrés, à chacun desquels l’intelligence du lecteur est sollicitée de rapporter ce qui lui revient. Comme l’indique leur titre apparemment usurpé, les Poésies sont énoncées sous le masque d’un personnage « poétique » où il n’est pas difficile d’identifier, quant à Poésies I, le professeur de rhétorique (la démonstration de *Faurisson est sur ce point recevable) ; les paragraphes de Poésies II se détaillent quant à eux sous le masque classique du moraliste, çà et là levé pour laisser paraître les dents du philosophe carnassier. Au temps des classiques, de Platon à Erasme et jusqu’aux Provinciales, il était ordinaire de pratiquer en philosophie une telle distanciation ou mise en perspective dramatique des différents points de vue ; c’est que la philosophie était encore un genre littéraire pratiqué par des rhéteurs jouant sur tout le clavier des figures et des modes d’argumentation (ainsi Leibniz, dans ses Nouveaux Essais sur l’entendement humain, écrits en réponse à Locke, use d’un artifice littéraire qui n’est pas sans comique). Devenue une simple discipline universitaire pratiquée à heures fixes dans des salles de classe par des *professeurs salariés, la philosophie ne pouvait que perdre ses belles couleurs rouge et verte ; la pensée ne se développe pas à l’aise à présent, car elle veut un climat de complètes liberté et gratuité. Ce qu’elle a perdu en faconde, peut-être la philosophie l’a-t-elle regagné en conséquence et en analycité ; mais, il faudrait pour en juger être resté éveillé à ces cours et devant les écrits qui leur correspondent. M’intéresse seulement ici le fait que le port du masque est devenu si rare chez les essayistes, que lorsque l’un d’eux s’y essaie, il n’est plus compris. Témoin la prière d’insérer de la réédition du Confort intellectuel, où M. *Lepage est injurié.

 

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