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Davantage qu’une théologie, le manichéisme romantique fut une esthétique : préférence des contrastes primaires, des jeux du noir et du blanc. Il a ses genres de prédilection : le roman noir, la gravure, l’antithèse. Qu’il y ait le vrai et le faux, le Diable et le Bon Dieu, les bons et les méchants – ce tête-à-tête l’arrange car il convient à ses eaux-fortes. Il préfigure la physionomie du vingtième siècle et ses simplifications terribles. Le *dualisme vrai/faux a cours dans l’usage le plus modeste du langage : celui qui se rapporte aux faits accomplis, faits qui effectivement sont ou ne sont pas – et dans les raisonnements mathématiques classiques ; le romantisme l’extrapole au plan où le langage atteint le moins : le plan métaphysique. Il promeut ainsi les bornes humaines les plus banales au rang d’empans d’un espace qu’il ne renonce pas à envisager, celui de l’au-delà. Même *Hugo, bien moins dualiste qu’on ne pense, en vient pourtant à « transporter dans le ciel les matériaux de la terre ». Cela peut faire des vers sublimes. Cela éblouit plus qu’il n’éclaire. Naturel dans l’action, le choix « philosophique » du dualisme est sans doute une réaction, un durcissement. Sous l’indice de la cyclothymie, un romantisme mou fait pendant au romantisme dur : Amiel, *Obermann, René, tous les ennuyés du non-agir dessinent, le trait de caricature en moins, Oblomov. Ainsi :

La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. […] La pente est fatale, une fois qu’on s’y engage. Il est certain qu’on arrive à la méchanceté. (I : 34)

L’alternative abrupte a, dans le brouillard, dans l’indéterminé, la bonté de l’angle pour qui veut s’accointer. « 1 et 1 font 2 » est d’une clarté solaire quand on patauge dans le brouillard d’entre zéro et l’infini. L’action a cet avantage de sauver du probabilisme. Les esprits incertains virent facilement au fanatisme ; avides d’un maître ils l’élisent. Les deux phases de la psychologie romantique : mollesse et dureté sauvage, apathie somatique et action sommaire, se succèdent presque sans transition. C’est au fond une affaire de santé. Si le *génie est la santé suprême de l’âme, aussi bien la *santé est le génie suprême du corps. *Hugo, *Dumas, *Balzac, *Sand, *Sue, *Gautier en ont à revendre. « Petit romantique » signifie alors simplement : de moindre tempérament. Tels Pétrus Borel, devenu fonctionnaire colonial en Algérie et maire à Mostaganem, destitué pour excès d’honnêteté, mort d’insolation à cinquante ans, histoire que *Rimbaud répétera en en épurant les lignes ; Gérard de *Nerval affolé et pendu ; Alfred de *Musset victime de l’absinthe (savoureuse, je ne le crois pas, mais nuisible… – notez que Ducasse n’envisage ce déficit que sous l’angle moral : médecine peut-être, mais médecine de l’âme. Enfin Baudelaire, qui, ayant consacré ses derniers mois de vigilance littéraire à collectionner des histoires belges, incarna finalement l’aboulie du mort-vivant soigné par sa maman : Poe au dernier stade de l’alcoolisme n’était pas tombé si bas – ni même Pécuchet rendu au copisme. Temps où l’exil a fait d’Hugo le poète suprême, le phare qu’il avait toujours su qu’il était. Baudelaire le hait, meurt infecté jusqu’à la fibre par sa propre bile. Vers 1870, l’ombre de leur couple inégal incarne au mieux l’esprit de Manès : quand Isidore Ducasse prend la plume, la poésie a un *Dieu, Hugo ; un *Satan, Baudelaire. Cela ne s’était jamais vu. Cela ne se reverra jamais.

 

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