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(I : 38) Le malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa. Mais l’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres.
(II : 97) Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.
(II : 113) Le malheur n’est ni dans nous, ni dans les créatures. Il est en Elohim.

(II : 113) a suscité divers commentaires, notamment inspirés de la gnose. Ils sont vains puisque (I : 38) l’explicite : si le malheur est en Elohim, c’est qu’Elohim en est l’auteur, d’ailleurs impénétrable, et que l’homme doit s’abstenir de contrefaire ce qui lui reste *incompréhensible. Formule originale, et trop peu remarquée, bien qu’assez in, d’une morale au tour de brevet d’exclusivité, qui faisant courir le mal sous la marque

MADE IN ELOHIM

interdit aux hommes d’en faire mauvaise copie au fait de fausse monnaie. J’insiste : le mal d’origine humaine n’est mauvais qu’en tant qu’il est une mauvaise copie d’un mal fondamental, lequel est auguste (i. e. hors de portée de notre jugement). Si l’homme ne disposait, par la grâce d’Elohim, d’une version originale du mal (savoir la douleur dont il est susceptible), il serait sans point de repère. Disposant de ce modèle, il peut et – la conscience le lui marque – doit s’en servir non directement comme d’un modèle, mais comme d’un contre-modèle, pour faire le bien. C’est l’office de la bonté, qui, elle, porte la marque

HOMME

à l’instar d’un cache-sexe mâle assez répandu (mentionnons à titre mnémotechnique ce point qui ne semblera mineur qu’aux hommes de peu). L’homme qui fait le mal contrevient au sens humain – la bonté – et contrefait le divin, impénétrable. Dans ce schéma d’une clarté vraiment divine, il n’y a aucun mystère du mal, puisque, en tant qu’il est involontaire (nous échappe), le mal est d’une utilité première, permet que nous soyons bons ; et, en tant que nous voulons le faire, il est nécessairement contraire à l’ordre divin comme à la capacité humaine, puisqu’alors nous usons d’un contre-modèle comme d’un modèle. C’est la réponse subtile d’Isidore Ducasse aux sottises dont Sade est plein.

Chronologiquement, on peut tenir (II : 113) pour le renversement de la propre réflexion d’Isidore Ducasse notée en marge d’une phrase de Naville (« Nous estimons libre, dans le plus haut sens du mot, celui qui est affranchi du mal ») : «N’écrivez pas cette phrase, puisque Dieu seul est affranchi du mal. Et encore ! » Le Et encore ! appelle un développement : dans quelle mesure peut-on écrire que Dieu – pas n’importe quel Dieu, le Dieu de la Bible, d’où la substitution en Elohimn’est pas affranchi du mal ? Toutes réserves faites sur le mot affranchi, cette mesure est entière, c’est-à-dire qu’au point de départ des choses tout le mal est en lui, puisqu’il est dit que lui seul avait la connaissance du bien et du mal, connaissance, dont, selon le Serpent, il entendait garder l’exclusivité (déjà compromise, ce malin semblant un connaisseur). Reste que la topologie biblique du malheur est claire : il est extérieur aux créatures, qui ne le connaissent que par rencontre, et qui, en raison même de cette extériorité essentielle, éprouvent les plus grandes résistances à se l’acclimater. Par contre, il est à sa place en Elohim, qui en a une connaissance inaccessible aux créatures, l’ignore comme mal. Si tu as un penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne ne le concevra comme un crime ; mais, ceux dont l’intelligence, plus énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et l’arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte (V, 1). Cette parabole gastronomique, qu’il ne faut évidemment pas lire à la lettre, permet du moins de saisir en quoi Dieu, dont l’intelligence, la plus énergique, est capable des plus grandes choses, aime le malheur, ne l’estime pas mal, n’épargne rien pour que ses créatures l’évitent ; cependant, en tant qu’il les a faites libres de faire le bien, il ne pouvait leur interdire de se soumettre à rien, même au malheur. Si je me résous à prêter à un ami mon château aux dix-mille pièces, je n’en condamnerai aucune (s’il me ressemble, une porte fermée ne pourrait que l’exciter à la forcer). Je me contenterai de le prévenir, charitablement, des accidents qui peuvent survenir et du moyen de les éviter. Quant à la remarque perfide, mais banale, que Dieu est le seul coupable puisqu’il « savait » que l’homme tomberait, c’est une sottise (le malentendu *métaphysique par excellence) puisqu’elle suppose confondus les points de vue de Dieu (qui, hors temps, ignore tout des illusions des temps, en particulier le mal) et de l’homme (lequel, dans le temps, ignore la bonté divine, celle du malheur). L’accident d’*Adam ne saurait être – supposé que la conscience divine l’isolât – que divinement bon. Inversement, le Dieu réprobateur n’est qu’un phantasme humain. En soi, Dieu est infiniment plus étranger à la subjectivité de l’homme, à ses maux, que l’homme à la subjectivité de la fourmi. Pour éprouver le mal humain, il faudrait que Dieu se fît humain (ce qui arrive à peine une fois sur cent milliards. Et encore !)

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