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nom sonore du chantre du Mal consonne avec celui de la ville de Maldonado située au nord de Punta del Este, une centaine de kilomètres à l’orient de Montevideo, nom qui n’a pu manquer de bercer l’enfant Isidoro, lequel put tirer de son propre prénom le suffixe dor ou doror. En écho du dernier vers de la célèbre évocation d’Arnaud Daniel chez *Dante

Sovenha vos a temps de ma dolor !

avouons qu’il y a déjà une immense douleur à chaque page. À propos de pages, je relève que le nom de Maldoror ne compte que 28 occurrences dans les Chants de Maldoror, soit en moyenne une par huitaine de pages (le plus souvent le héros parle en première personne). – Quant au personnage de Maldoror, son identité est celle du style de Lautréamont: les métamorphoses auxquelles il a recours (à l’instar de Dieu, qui aime à se muer en basilic, en rhinocéros, etc. pour disputer de petits matchs en amateur sans distraire son adversaire par une apparence trop excentrique) si elles sont une « convention du récit merveilleux » – remarque ici hors de propos – sont d’abord un choix littéraire par quoi le poète s’autorise aussi bien à changer de genre à loisir, qu’à faire reparaître et défiler sous une même étiquette les figures les plus fameuses de la littérature, d’Adamastor à Rocambole en passant par Hamlet, Lovelace, Manfred, Méphistophélès, le Roi des Aulnes, Melmoth, le monstre de Frankenstein, Konrad, Vautrin, Monte-Cristo, l’Ange, le Juif errant,… tous types agitateurs ou diables en cartons fournis par la poésie épique, le drame ou le roman antérieurs. Plasticité souveraine, qui permet aussi bien de lui attribuer un bec d’aigle ou un groin de porc qu’un veuvage récent (ce trait pour marquer combien nous abuse le divagant témoin stoppé à l’article Marié). Les amateurs de rébus peuvent s’amuser, strophe après strophe, à supputer quel personnage connu le héros se plaît cette fois à revisiter. Comme cette construction n’est pas systématique (un tel système serait, note Blanchot, stérilisant), il pourront être déçus, ne pas trouver le héros attendu: mais, aussi bien, ils pourront l’imaginer, tant la richesse des traits entrelacés se prête à ce que le scrutateur de ses dessins recompose, à sa propre fantaisie, pour l’extraire visuellement de la tapisserie, quelque motif cherché. La figure de Maldoror paraît à ce titre jouer à son heure un rôle de point d’accumulation poétique analogue à celle du Quichotte vers 1600, quand l’Hidalgo vint camper, pour l’agrément des lecteurs bienveillants et des vérolés perplexes, une dernière fois, sur le mode héroïco-burlesque, l’axe des romans de chevalerie. Si Quichotte hérite de la candeur de ses modèles, Maldoror ne peut faire moins qu’hériter de la malice des siens, sans en exclure aucune nuance du sentiment (qu’on chercherait en vain, par exemple, chez les personnages de Sade, vrais monolithes de méchants compactés par César). La nature archéologique et récapitulative du personnage explique son caractère à la fois anachronique et parodique, tandis que la part que l’auteur y met de soi (Ducasse fut à n’en pas douter pour la littérature romantique un aussi fervent lecteur que pour les romans de chevalerie Cervantès) donne à sa créature un flamboiement, une aura que n’aurait point une pièce de rapiéçage, un vulgaire roquentin.

(On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre…)

n’aurait point. Vous touchez avec vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales, et puis des sentiments ! qui n’ont pas cours dans l’organisation d’un simple pantin. Cela prouve, s’il le fallait, qu’un principe unitaire effectif vertèbre l’être idéal dont les multiples incarnations, dans tant d’œuvres apparemment si diverses, sont parvenues, du XVIe siècle au XIXe, à captiver l’attention des lecteurs *crétinisés. – Un dernier point (que me suggère Madame d’Ormale, née Bardot) : le nom de Maldoror est évidemment ce qui lui prescrit ses insomnies, au voulu (je pense au bout de bois entre les paupières) un rien monotone au goût du temps.

EXERCICE. Or si j’ajoute que, dans ses chants, le mal DORT – dans la pièce d’Audiberti le mal COURT – vous me remercierez de fournir un si solide argument à un parallèle métaphysique entre deux théories du mal, certes conciliables, et dont je sais que vous saurez les concilier, mais peut-être aussi opposables, et qu’il ne serait pas inopportun que vous opposiez.

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