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Si Le problème du Mal est un essai d’Ernest Naville où Ducasse fit une annotation marginale, c’est d’abord une obsession métaphysique dont les pré-romantiques Dante et Milton, et les romantiques, surtout Byron, ont exploité, avec un succès variable, la licence graphique qu’il confère à l’artiste de figurer le monde en noir et blanc – soit qu’il affectionne la manière noire, l’aqua forte ou une autre technique de la gravure – soit qu’il envisage un codage binaire de type informatique. Certes le bien, le mal sont les deux [non] moins obscurs problèmes qui intéressent les cœurs non solitaires (marquons en passant que la cohérence de cette phrase litotique (I : 22) exige que, cessant d’avaliser une coquille ou un lapsus, on rétablisse le non ici placé entre crochets : en effet ils sont des plus obscurs, ces deux problèmes, et la suite du paragraphe ducassique l’atteste clairement).Deux problèmes, disons-nous? Il y aurait donc un problème du Bien, symétrique du problème du Mal, indépendant de lui? – Cette question fait partie du problème, justement, et coopère à son obscurité. Les penseurs les plus chevronnés ne sont jamais parvenus à échafauder une théodicée persuasive propre à éclairer les croyants sur cette contradiction éclatante, un Dieu bon s’accommodant, ne disons même pas de la perpétuité du mal, mais des occurrences les plus criantes de sa réalité. Si l’on tient (nous n’y tenons pas? Mais si, bien pardon! nous y tenons) à l’idée théologique de Dieu, il faut soit ranger son écritoire, soit renoncer à l’un de ces deux attributs supposés divins : bonté, toute-puissance. Les Chants partent du premier renon, les Poésies appellent le second. Plusieurs passages des Poésies s’éclaircissent si l’on songe à expliciter ce renon de l’idée de toute-puissance divine, renon que Ducasse ne formule pas comme tel, mais auquel il procède effectivement en cessant d’appeler Dieu « le Tout-Puissant » pour préférer le nom biblique Elohim, d’une euphonie plus ethnique qui dénote une moindre prétention à l’universalité (le philosophe n’en a pas encore les moyens). En la main d’Elohim, le monde devient un ressort insensible – un instrument aveugle (II : 152). Observez que la double apposition est à lire comme fléchée de gauche à droite, et non pas de droite à gauche comme l’ont voulu, pour rire, quelques lecteurs hébreux ou arabisants. Donc, s’il vous plaît, ne lisons pas :

[…] Elohim  instrument aveugle, ressort insensible […],
lisons :
[…] instrument aveugle, ressort insensible  le monde […],

suivant l’orientation typographique de toutes les langues européennes, américaines, et d’autres. Le mal est éliminé par cet acte congru, condition de l’acte de chanter le bien (II : 43). L’homme, qui est une partie du monde et quelque chose d’autre aussi, est en mesure de réformer (r) sa propre sensibilité, de traiter (t) sa cécité propre. Il se ferait injure à lui-même s’il n’y veillait. Ce faisant, il ne sort pas de sa nature, qui, intellectuelle, interventionniste, dictatoriale, organisatrice et quêteuse, tend à la correction à toute heure. De ce traitement (t) les outils se découvrent en cours de route, tandis que dans la faculté de cette réforme (r) le poète s’honore de discerner la raison déterminante de la présence de l’homme au nombre des êtres, le destin final de ses actions justes, la clé de ses abstentions bonnes. L’homme est le canon de la légitimité.

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