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Le mal du siècle est réel. La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de *Musset en décrit assez bien les symptômes. George *Sand l’analyse assez lucidement. Sa solution à elle ? Le communisme, la religion humanitaire. *Rimbaud, ni certes *Baudelaire, qui s’essaie maladivement à composer une éthique idoine à son esthétique de dandy de bar, n’en esquisseront une meilleure : futur modèle pour BHL. Rencontre au bar d’amis. Isidore Ducasse non lu, non déchiffré, cinquante ans passeront sans que l’esprit vibre. Époque maudite des petites femmes à tout les prix, bientôt du sang à tout va. La pointe de la littérature dans cet intervalle 1870-1914, le plus fascinant héros de roman, c’est une expansion, une dilution du Maldoror du Chant VI : Fantômas. Pendant tout ce temps presque rien ne vient à la surface. Des bulles. Jarry, génial, meurt presque inconnu, misérable : le cycle d’Ubu forme une autre variation éclatante sur le thème du mal triomphant. Les intelligents se taisent : *Valéry. Les colériques polémiquent : Péguy. D’autres s’amusent : Loüys et bien d’autres. D’autres varient : Gide. D’autres musent : Apollinaire, Larbaud. Un homme fait le tableau de cette apocalypse floue : Proust. Au lointain, toujours les cris de *chiens. – Où en sera-t-on en 1920 ? Littérairement, au même point qu’en 1870, à cette différence près qu’un invraisemblable carnage a rendu toutes les coordinations caduques et que la rage, non l’espoir, brille dans les prunelles de la génération montante, dûment élaguée à coups de bombes, de gaz, de balles, de boulets. Quand Léon Daudet écrit en 1925 Le Stupide XIXe siècle, il répète en gros, après la bataille, avec force détails, ce qui, d’avoir été dans Poésies I déposé en phrases synthétiques avant elle, garde la percussion d’une affiche – alors que le bouquin de Léon, lesté de faits, pèse aux mains. – Cette revue-éclair suffit à montrer que le mal du siècle, que Sartre appellera « névrose objective », s’éteint si peu avec le siècle dix-neuf que ce mal a conditionné tout le suivant. Isidore Ducasse est le premier qui le cerne pour ce qu’il est : une maladie du rapport au langage. Ce mal dur dure, pourquoi ? Parce que les gens naïfs sont (par ceux qui le sont moins, mais ont la naïveté seconde de croire qu’ils profitent de celle des premiers) encouragés à réifier les catégories du langage, à croire ce qui s’entend (la vérité publique) et à ne pas faire ce qui ne se fait pas (intervenir eux-mêmes activement au plan du langage : faire la poésie, seul moyen de vérifier comment ça marche, la machine à décerveler). Encore aujourd’hui, un poète agrégé (Jacques Roubaud) se vante comme d’une supériorité conquise, de ne PAS comprendre ce que signifie cette parole : « La poésie doit être faite *par tous. Non par un » ; au moyen de *contresens superposés, il parvient à ne PAS saisir que l’inertie de la main de presque tous sur le gouvernail de la langue, cette non-mise-en-service de la faculté poétique chez « tout un chacun », laisse en friche le principe actif de la connaissance de ce que, par les mots, chacun peut – partant que *TOUS doivent ; la porte idéologico-sémantique, vouée en droit à ouvrir au paradis, reste ainsi béante à toute espèce d’erreur ou d’horreur, claquante au vent des courants d’air de la sanglante histoire.

C’est dire (j’écris ceci avant l’an 2000) que l’influence historique d’Isidore Ducasse semble avoir été nulle. Autant le poète des Chants de Maldoror a été lu, célébré, honoré, autant le moraliste des Poésies fut ignoré. La mort du mal du siècle qu’elles contresignent, on peut écrire aujourd’hui que le deuxième millénaire ne l’a pas vue. La poésie personnelle a continué de fleurir en fleurs de plus en plus étiques et desséchées : témoins, entre mille, les pièces de Samuel Beckett, pointe finissime de l’autisme volontaire. Les grands négatifs, les romantiques tardifs, les doctes de l’art maigre, les modernes – vos cactus, mangez-les ! – sont restés les maîtres du sahara qu’adonisa Sally Mara. Chaque génération, tour à tour, s’est appliquée a resserrer le bâillon du père. Défile, encore pour quelques heures, la liste des *mariés. Vient l’ère des grands célibataires. Aurore des continents définitifs.

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